Une collecte de loyer pas comme les autres

Si des locataires ont pu repousser la date butoir du 1er avril, d’autres se sont heurtés à l’intransigeance de leur propriétaire.
Photo: Catherine Legault Archives Le Devoir Si des locataires ont pu repousser la date butoir du 1er avril, d’autres se sont heurtés à l’intransigeance de leur propriétaire.

Le 1er avril, le paiement du loyer s’est fait plus que jamais à la pièce au Québec. Si des locataires ont pu repousser la date butoir, d’autres se sont heurtés à l’intransigeance de leur propriétaire. Tout ça, sur fond d’appels à la grève des loyers par des pétitions en ligne et des affiches pendues aux balcons.

Geneviève* et son conjoint sont locataires d’un logement tout neuf dans la ville de Mercier, sur la Rive-Sud de Montréal. Comme beaucoup d’autres, ils ont été mis à pied temporairement à cause de la pandémie. Privés de salaire, ils espèrent obtenir rapidement l’aide promise par Justin Trudeau. Ils devront toutefois patienter encore quelques semaines.

En vertu de la prestation canadienne d’urgence annoncée par Ottawa, les travailleurs ayant perdu leur revenu pourront toucher 2000 $ par mois, pour une durée maximale de 4 mois. Les demandes pourront être présentées dès le 6 avril.

« On a appelé notre propriétaire [mardi] pour lui demander si c’était possible de retenir le versement du loyer, mais il a refusé », explique Geneviève au bout du fil. Chaque mois, son propriétaire — une société de gestion immobilière — prélève automatiquement le montant depuis le compte bancaire du conjoint de la jeune femme.

« On aurait aimé que notre propriétaire soit plus compréhensif et qu’il attende qu’on reçoive l’argent du gouvernement, mais on n’a pas senti une volonté de sa part de faire des arrangements », commente-t-elle, résignée.

La situation est tout autre pour Simon-Pierre, qui réside au troisième étage d’un triplex du quartier Limoilou, à Québec. Technicien de son, il a lui aussi perdu son emploi. « Il n’y a plus de show, donc évidemment je ne travaille plus, mais je vis encore sur mes anciennes paies », raconte-t-il.

La veille, il a appelé ses propriétaires, deux frères retraités vivant au rez-de-chaussée. Ils rentraient tout juste de Floride où ils ont pris l’habitude de passer l’hiver. D’emblée, l’un d'eux lui a offert d’attendre l’aide fédérale avant de lui verser le loyer, une proposition que Simon-Pierre a acceptée. « Ça me permet de ne pas me casser la tête pour savoir si je vais arriver », dit-il.

Le travailleur du secteur culturel s’estime tout de même chanceux dans les circonstances, puisqu’il peut compter sur des propriétaires accommodants. « C’est un couple de personnes âgées qui restent ici depuis toujours. Ça doit faire des années que l’immeuble est payé. Sûrement qu’ils sont moins coincés que d’autres propriétaires », avance-t-il.

Appel à la tolérance

Mercredi, c’était jour de collecte. Difficile pour l’heure de brosser un portrait de la situation des loyers — payés ou non — à l’échelle de la province, ont fait savoir les groupes de défense des locataires et des propriétaires contactés par Le Devoir. Pandémie oblige, le pouls du terrain devra attendre quelques jours, si ce n’est plus.

À la veille du 1er avril, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a prié les propriétaires « d’être compréhensifs » envers leurs locataires ne pouvant pas les payer immédiatement. Mais pour le FRAPRU et le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), l’appel à la conciliation lancé par Québec ne suffit pas.

« On sait que des propriétaires vont faire des ententes de paiements avec leurs locataires, mais on sait aussi qu’il y en a un autre paquet qui sont réticents à en faire. Ils sont au contraire très insistants, voire harcelants, pour obtenir le paiement du loyer », déplore Maxime Roy-Allard, porte-parole du RCLALQ.

« On laisse le poids de ces éventuelles ententes de gré à gré sur les épaules des locataires qui n’ont pas le gros bout du bâton. Il n’y a aucune protection pour eux si leurs propriétaires refusent de les accommoder », renchérit de son côté la porte-parole du FRAPRU, Véronique Laflamme.

Les deux organismes reprochent également à la ministre Laforest d’avoir invité les locataires à contacter leur banque s’ils éprouvaient des difficultés financières — un appel aussi lancé aux propriétaires. « C’est irresponsable de la part du gouvernement. Ce n’est pas le temps d’aller chercher du crédit et de s’endetter. On va déjà beaucoup s’endetter collectivement », fustige Maxime Roy-Allard.

Par ailleurs, le FRAPRU et le RCLALQ réclament la mise sur pied — par Québec ou Ottawa — d’un fond de dépannage dédié au paiement du loyer. Le but : épauler les locataires jusqu’à ce que leur soit distribuée la prestation canadienne d’urgence, et pour ceux qui n’y auront pas droit. Le RCLALQ demande en outre l’annulation de tous les loyers d’avril.

Du côté de la Corporation des propriétaires du Québec (CORPIQ), le message de tolérance transmis par le gouvernement Legault a été « bien accueilli ». Les propriétaires faisaient déjà preuve de flexibilité en temps normal, fait valoir le porte-parole Hans Brouillette, citant en exemple un locataire vivant une séparation qui se retrouvait dans l’impossibilité de payer.

« Pour nous, la grande question n’est pas de savoir si les locataires qui ont perdu leur emploi seront capables de payer le 1er du mois. Je pense que dans bien des cas, ce ne sera pas possible », indique M. Brouillette.

La CORPIQ s’inquiète plutôt de voir des locataires tarder à s’inscrire pour obtenir l’aide fédérale, et éventuellement ne pas l’utiliser à bon escient. « Si des gens ont l’intention d’obtenir ce 2000 $ là et de l’utiliser pour d’autres choses que la priorité, soit l’épicerie et le loyer, ce n’est pas acceptable. Ce sont des fonds publics », martèle-t-il.

« Les propriétaires n’ont pas à payer pour cette crise-là plus que les autres contribuables, ajoute Hans Brouillette. Il y en a qui ont déjà perdu leur emploi, sans compter les retraités qui ont besoin du revenu de loyer pour vivre. »

 

*Le nom a été changé pour des raisons de confidentialité.