Les dépanneurs au front

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Derrière son rideau de plastique, Suquin Cao souligne qu’elle entend garder son commerce ouvert le plus longtemps possible pendant la pandémie.

Des bouts de bois, des pellicules de plastique et beaucoup de ruban adhésif : des panneaux de fortune ont été construits par plusieurs propriétaires de dépanneurs qui ont fait preuve de débrouillardise et de créativité pour demeurer au front, tout en se protégeant de la COVID-19.

« Ce n’est pas parfait, mais je pense que c’est mieux que rien », lance Suquin Cao, propriétaire du dépanneur 7 jours, situé au coin des rues Saint-Zotique et de La Roche dans le quartier Rosemont à Montréal.

« Notre objectif, c’est de rester ouverts le plus longtemps, parce que vous savez, nous, on dépanne les gens », dit fièrement Mme Cao, qui est dans le quartier depuis déjà 16 ans.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Prudents, les propriétaires de dépanneurs refusent les contenants consignés pour limiter les risques de propagation du coronavirus.

Depuis les deux dernières semaines, la propriétaire tente de laisser la porte du dépanneur le plus souvent ouverte, afin d’éviter que les clients posent leurs mains dessus.

Le comptoir caisse de son commerce est désormais couvert par un immense rideau de plastique qui laisse entrevoir une silhouette, mais dont l’épaisseur ne permet plus de mettre de visage sur la personne qui s’y trouve derrière. « C’est difficile pour un petit dépanneur de se construire une protection, c’est coûteux et on n’a pas les mêmes moyens qu’une épicerie », souligne celle qui porte également un masque et des gants.

« Les masques, c’est ma famille de Chine qui me les a envoyés, parce qu’ici, on n’en trouve plus ! », souligne-t-elle.

Contrairement aux épiceries qui seront fermées tous les dimanches d’avril, les dépanneurs pourront rester ouverts. C’est pourquoi plusieurs ont revu leurs heures d’ouverture afin de rester en première ligne sans s’épuiser.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Grâce à un morceau de Plexiglas et de la tuyauterie, le propriétaire du dépanneur L’Épicerie Casse-Croûte du coin dans Hochelaga s’est construit une vitrine de fortune.

« Il faut tout nettoyer plusieurs fois par jour, la machine Interac, le plancher, les présentoirs. Comme il y a moins de clients qu’à l’habitude, on a décidé d’ouvrir un peu plus tard et de fermer plus tôt », mentionne Thanh Nguyen, qui travaille au dépanneur Grignoterie. « Les clients viennent surtout acheter le journal et vont se prendre un petit gâteau ou un chocolat », dit-il.

Lorsqu’il a vu que la situation s’aggravait, il a lui aussi fouillé pour dénicher de quoi se bâtir une protection. « J’ai trouvé ce morceau de plastique que Loto-Québec nous avait donné il y a quelques années pour le présentoir à loterie. Il était neuf, alors je l’ai attaché à deux bouts de bois », explique M. Nguyen. Il confie avoir aussi des masques et des gants, mais a décidé de ne plus les porter. « L’autre jour, je portais un masque et mes clients ont été effrayés. Ils ont cru que j’étais malade », dit-il.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les terminaux de paiement sont désinfectés après chaque utilisation.

Forte pression

Travaillant 7 jours sur 7, pour « dépanner » ceux qui ont oublié d’acheter leur pinte de lait ou pour briser l’isolement des plus vulnérables qui viennent acheter bières et cigarettes, les propriétaires confient qu’ils trouvent cette période de pandémie particulièrement difficile sur le plan financier.

« Il y a moins de gens qu’à l’habitude. Je n’ai pas encore fait le calcul, mais nos revenus ont baissé, c’est sûr », témoigne William Meng, propriétaire du dépanneur Rosie.

Avec le confinement requis, la vente de bières a considérablement baissé et Loto-Québec a également suspendu les ventes de loterie en magasin. « La pression économique est forte. Il faut penser au loyer, aux frais d’électricité et être en mesure d’écouler nos produits pour ne pas faire trop de pertes », confie M. Meng, qui a pris la décision de finalement fermer son dépanneur le dimanche.

Le reste de la semaine, il entend être là pour le voisinage. « Les gens sont très gentils et reconnaissants qu’on soit là pour eux. L’autre jour, un pompier de la caserne est passé acheter pour 30 $ et il nous a laissé 10 $ de pourboire pour nous remercier d’êtrelà, ça m’a beaucoup touché », souligne M. Meng, qui confie au Devoir que toute sa famille travaille dans un service essentiel : sa femme est pharmacienne, sa fille est nutritionniste et son fils étudie en médecine.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir William Meng s’est construit un panneau protecteur pour continuer à accueillir ses clients en sécurité.