Le marché Jean-Talon en mutation

L’objectif du marché reste d’avoir des produits de producteurs québécois, mais vu la concurrence au sein de la production locale et le manque de jeunes prêts à prendre la relève, le défi est lourd.
Photo: Alice Chiche Le Devoir L’objectif du marché reste d’avoir des produits de producteurs québécois, mais vu la concurrence au sein de la production locale et le manque de jeunes prêts à prendre la relève, le défi est lourd.

« Regardez les nectarines, elles sont bonnes, les nectarines ! Il faut y goûter pour comprendre ! » Nous sommes vendredi, 10 h, au marché Jean-Talon, et le soleil qui brille dans le ciel sans nuages laisse présager une journée occupée. Jules Trottier interpelle les passants pour vendre les charmes de ses nectarines importées de Californie… installées sur les étals à côté d’oranges qui viennent d’aussi loin que d’Afrique du Sud et d’abricots débarqués de Washington.

Il échange quelques plaisanteries avec le vendeur d’un kiosque chargé de légumes du Québec, installé de l’autre côté de l’allée. « Ils essayent d’avoir plus de cultivateurs, mais ça ne fonctionne pas », lance son frère, Luc Trottier, en parlant de l’administration du marché. Jules Trottier renchérit : « En avant de toi, là-bas, il y en avait quatre. Mais maintenant, ils ne sont plus là », dit-il, en faisant un grand geste du bras vers une autre rangée. Quelques mètres plus loin, en diagonale, un trou béant est maintenant occupé par des tables à pique-nique.

Lui et ses frères vendent encore des aliments qui poussent au Québec, comme des tomates, mais ils ont pris la décision d’orienter l’entreprise familiale vers l’importation parce qu’« ils s’entre-tuaient dans le marché local ». « Si nous sommes 15 à vendre des piments, ça ne fonctionne pas », justifie Jules Trottier.

Matière à débat

La mort annoncée du marché Jean-Talon, un texte d'opinion de Georges Langlois.

Plus d’étals vides ?

L’homme n’est pas le seul à sentir qu’il y a moins de kiosques cette année au marché. « Ce que j’ai remarqué, c’est qu’il n’y a jamais eu autant d’étals vides qu’auparavant », lance Guy Desgroseilliers, de la Ferme J.P. Desgroseilliers. « On vient ici, on travaille 16 heures par jour et on peine à payer nos dépenses. On se fait dire que le loyer n’est pas cher. Mais il y a autre chose que le prix du loyer, il y a toutes les taxes. De plus en plus, tout le monde veut avoir sa cote », dit-il, debout derrière ses maïs à 7,50 $ la douzaine. Il ajoute que le stationnement est un problème.

Il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène. Les Marchés publics de Montréal n’avaient pas de données à fournir au Devoir sur l’occupation de l’espace par les locataires. « Ce sont des emplacements locatifs qui peuvent, selon le statut, être loués à courte ou longue durée », explique la directrice générale, Isabelle Laliberté, en poste depuis octobre dernier. Un locataire peut également agrandir ou réduire l’espace qu’il occupe, selon le nombre de cases qu’il souhaite avoir.

« Parmi les enjeux soulevés dans le passé, c’est qu’il n’y avait pas d’endroit pour consommer sur place. Alors les emplacements non loués, on s’en est servi pour pouvoir créer des lieux spontanés avec des tables à pique-nique », ajoute Isabelle Laliberté.

Le problème de la relève

Lors de notre passage vendredi, les allées étaient bien vivantes, et le marché ne respirait pas la mort. Les deux stationnements souterrains étaient presque pleins malgré l’augmentation des prix et le fait que celui adjacent à l’avenue Casgrain ne comporte pas encore d’ascenseur. « Je viens de loin, donc ça fait mon affaire. Le prix ne me dérange pas », a raconté une automobiliste que Le Devoir a croisée dans ce stationnement. Un autre client est plus pessimiste. « C’est très différent depuis qu’ils ont changé d’administration. Des agriculteurs ont disparu et ils ont fait de la place pour des camions de cuisine de rue », critique Yvon Langlois, qui fréquente le marché depuis 30 ans.

 
Photo: Alice Chiche Le Devoir «Les emplacements non loués, on s’en est servi pour pouvoir créer des lieux spontanés avec des tables à pique-nique», explique Isabelle Laliberté, directrice générale du marché.

Des cultivateurs avec qui nous avons discuté évoquent des conflits bureaucratiques avec la direction et des enjeux financiers pour expliquer des départs. Et certains constatent que le manque de relève a un impact. « Il y en a qui ont pris leur retraite. Et la relève, c’est dur à trouver malheureusement. Le prix des terres est cher. On travaille six jours par semaine. On part de chez nous à 5 heures le matin et on revient à 7 ou 8 heures le soir. Les jeunes ne veulent plus faire ça », raconte Annette Guérin, du Jardin des Filles à Paul. Elle est au marché depuis 45 ans et elle prévoit d’arrêter dans cinq ans.

Le bio prend sa place

Si certains se sentent moroses, cela n’empêche pas d’autres cultivateurs de se lancer dans l’aventure. Le ton était optimiste à l’étal de légumes biologiques Les jardins d’Arlington, qui est installé depuis peu au marché. Nasser Boumenna, sa femme et leurs quatre enfants ont quitté Montréal il y a une dizaine d’années pour se lancer dans l’agriculture et la production de paniers bio. Leur étal est aujourd’hui installé devant un autre producteur d’aliments biologiques et, selon le cultivateur, la demande des clients est forte. « Selon ce qu’on connaît des marchés Atwater et Jean-Talon, la place du bio n’est pas très grande. Donc l’arrivée, comme ça, d’un producteur, ça suscite énormément d’intérêt et d’engouement. Au marché Jean-Talon, on le voit tout de suite, même si on vient tout juste d’arriver », soutient Nasser Boumenna, qui est également membre du conseil d’administration des Marchés publics de Montréal. La famille est installée au marché Atwater depuis quatre ans et a décidé d’ouvrir un kiosque au marché Jean-Talon une fois qu’ils ont senti avoir les reins assez solides pour faire deux marchés de front.

Les défis des producteurs

L’objectif du marché reste d’avoir des produits de producteurs québécois, et l’administration travaille à en avoir plus sur place, explique Isabelle Laliberté. Mais ce n’est pas sans défis. « Le producteur doit prendre soin de sa matière première, donc s’occuper de la gestion de sa terre. Mais il doit aussi être disponible pour venir faire de la commercialisation sur place. C’est son plus grand défi parce qu’il ne peut pas être à deux endroits en même temps », explique la directrice générale. Elle souligne que des démarches sont faites pour trouver des modèles d’affaires visant à aider les cultivateurs.

Et comment voit-elle le marché Jean-Talon dans cinq ans ? La nécessité d’avoir de la relève est la première chose qui vient à l’esprit de la directrice générale. « Il faut trouver des solutions pour qu’il y ait une continuité, de la relève, et c’est ce que nous sommes en train de développer avec les gens sur place », dit-il. L’offre commerciale fait également partie de ses préoccupations. « Le consommateur va vouloir un produit plus frais, et il va s’inspirer davantage du Web pour décider de ce qu’il va manger pour souper. Il va faire son menu durant l’heure du midi et ensuite aller au marché pour acheter des produits et parler à des gens qui vont pouvoir lui expliquer comment le faire cuire », analyse-t-elle.

7 commentaires
  • Mikhael Said - Abonné 5 août 2019 08 h 55

    Plus de bio

    Je vois en effet l'offre bio de cultivateurs locaux augmenter depuis 10 ans que je fréquente le marché, et ce, pour mon plus grand plaisir. Je ne suis pas sûr que les vendeurs qui se sont tournés vers l'importation et qui vendent ce qu'on peut trouver à l'épicerie est un modele pérenne. Il y aura peut-être moins de vendeurs dans le futur mais un offre plus diversifiée plus locale et de qualité. Il faudrait surtout accroitre l'offre de marchés dans d'autres quartiers.

  • François Poitras - Abonné 5 août 2019 09 h 41

    Sans saveur ni odeur

    Après un solide article sur le déclin du Marché Jean-Talon, un article fort lu et partagé sur les réseaux sociaux, Le Devoir publie un contre-texte mi-figue mi-raisin pour édulcorer la critique sévère du premier.

    La technique de désinformation est simple : il s’agit de mettre sur un pied d’égalité les divers obstacles à la vitalité du marché en évitant d’approfondir quoi que soit, en brassant la soupe au point où l’amertume de certains constats se dissipe dans un bouillon sans saveur ni odeur. Alors que le problème majeur du Marché Jean-Talon demeure la diminution de l’accès par l’automobile et les hausses des coûts de stationnement qui atténuent son attrait régional, font fuir ses clientèles de commerce de destination.

    Pour comprendre cette notion dont la portée échappe aux politiciens idéologues et aux journalistes peu familiers des réalités économiques, il suffit de réaliser que plus les gens franchissent de kilomètres pour accéder à un distributeur, plus le volume d’achat risque d’être important, rendant la nécessité d’un accès facile par l’automobile incontournable, ne serait-ce qu’au transport des marchandises acquises.

    Ainsi, imaginons un Club Price dont l’accès au stationnement serait rendu difficile et qui ne serait fréquenté que par une clientèle locale ou touristique, i.e., des gens parcourant les allées sans panier et ne ramassant que quelques produits de valeur négligeable… Faillite assurée !
    Pensons maintenant à la perte de clientèles qui fréquentent --ou fréquentaient-- le marché pour acquérir de forts volumes de fruits ou de légumes afin de concocter confitures, sauces, etc. Une perte qui fragilise et met en péril l’existence du marché.

    • Marie-Hellène Lemay - Abonnée 5 août 2019 13 h 14

      Votre comparaison du marché Jean-Talon à un Club Price me rend perplexe. Qu'un marché public agisse comme marché central serait certainement intéressant, mais ce sont là deux modes d'approvisionnement, d'organisation, de distribution et totalement différents. Invoquer le modèle de l'un pour justifier plus de place de stationnement pour l'autre n'est pas très honnête. Après tout il y a une raison pour laquelle il n'y a pas de Club Price dans le centre de Montréal où la densité de population est forte. Que les gens franchissent des kilomètres pour leurs achats est un modèle propre à la banlieue qui a malheureusement détruit le centre de villes des régions où les habitants doivent maintenant faire des kilomètres en voiture pour s'approvisionner au bord des autoroutes.

      Je fréquente le marché à pied, à vélo et en auto, et l'endroit n'a pas la taille et la localisation requises pour fonctionner à fort volume comme vous le suggérez. Et lorsqu'on lit que "la clientèle locale fréquente les allées sans panier", et que "les journalistes sont peu familiers des réalités économiques"... on se demande qui du politicien ou du commentateur est l'idéologue.

  • Jean Richard - Abonné 5 août 2019 10 h 04

    Tout est dans le titre

    Tout est dans le titre : le marché Jean-Talon en mutation. Qu'il doive rester fidèle à la vocation des marchés publics de Montréal, mettre les produits québécois au premier plan, nul ne le conteste. Mais on conteste de moins en moins le fait que le 100 % québécois est une utopie et on accepte qu'il y ait parmi les producteurs des commerçants, des commerçants qui vendent des oranges et des mangues.

    Les producteurs ? Certains citadins s'en font encore une image digne du folklore. La réalité serait tout autre. Le Québec n'a pas échappé à la tendance nord-américaine. L'agriculture est devenue une industrie, une grosse industrie, avec un mode de fonctionnement en complète rupture avec celle du début du siècle dernier. Un marché public orienté vers les producteurs doit se remettre en question car le monde des producteurs est très avancé dans sa mutation. Il y a quelques îlots de résistance, dans le monde de l'agriculture artisanale biologique par exemple, un monde qui mise à réintroduire des préoccupations environnementales dans l'industrie, mais il y a un prix à payer (dans le cas de la grande industrie agricole, il y aura aussi un prix à payer, au futur peut-être pas si lointain). Les tomates de l'agriculture artisanale coûteront toujours plus cher que celles de la grande industrie. Qui a dit que l'environnement était une affaire de riches ?

    Si l'ajustement de la taille du marché Jean-Talon se solde par la libération d'espaces que les passants vont occuper de façon spontanée, ce n'est pas une catastrophe. La catastrophe, ça aurait été de les transformer en stationnement pour faire plaisir aux marchands du siècle dernier. Les marchés publics appartiennent à la Ville, donc aux citoyens qui y habitent.

    Enfin, le marché Jean-Talon est situé dans un quartier en pleine mutation. La population du quartier augmente, même si la densité est déjà relativement élevée. Or, il n'y a plus d'espace pour ces océans d'asphalte que sont les stationnements.

  • François Poitras - Abonné 5 août 2019 16 h 29

    Marie-Hellène Lemay

    L'exemple du Club Price est utilisé pour faire comprendre la notion de commerce de destination ou de commerce à vocation régionale. La disparition des commerces de destination au coeur de Montréal entraine le fait que les montréalais doivent se déplacer pour l'acquisition de biens qui ne sont de première necessité. C'est le cas du Plateau où les restaurants d,une certaine gamme se font rares, les vendeurs de meubles inexistants et les boutiques d'électronique d,une certaine envergure sont disparues.

    La disparition de commerces à vocation régionle implique aussi la fragilisation de la trame commerciale existante. Ainsi, s'il fallait que le Marché Jean-Talon devienne un marche regroupant 2 ou 3 boutiques bio, donc un maché à vocation locale, de nombreux commerces adjacents disparaitraient en privant les résidents du quartier et des quartiers limitrohes de la formidable diversité de l'offre actuelle.

    Il faut parfois se méfier de la réalisation de souhaits. Et enfin, je maintiens mon commentaire sur l'incompétence économique de trop nombreux jounalistes.

  • Marie Nobert - Abonnée 6 août 2019 01 h 32

    Pas de «Club Price» (lire Costco) à Montréal?! Vraiment!?

    Rues Bridge et Mills (est-ce assez central???) et au «Marché central» (qui ne serai pas assez central(!)) à Montréal. Misère! N'importe quoi.
    Ça doit être les «vacances»... Grosse fatigue.

    JHS Baril