David contre le Goliath Airbnb

Dans la ville de Barcelone, des bannières dénoncent la location massive d'appartements par des touristes.
Photo: Pau Barrena?Agence France-Presse Dans la ville de Barcelone, des bannières dénoncent la location massive d'appartements par des touristes.

Ils sont quatorze à agiter leurs lance-pierres au nez de Goliath, à bricoler un rafiot pour affronter le tsunami de touristes qui déferle chaque été sur leurs capitales d’Europe. Quatorze qui veulent faire mentir les Airbnb de ce monde et prouver que découvrir l’autre et l’ailleurs peut se faire sans chasser les habitants et anémier des quartiers entiers, mutés en zones fantômes l’hiver venu. Ils sont quatorze, mais ils seront peut-être bientôt des milliers.

Quand j’ai rejoint Sito Veracruz à Amsterdam, il en était à la dernière touche d’un projet lancé il y a plus de trois ans pour tenter de faire contrepoids à Airbnb et aux autres colosses de la location touristique en ligne en Europe. Dans quelques semaines, il espère offrir aux voyageurs une centaine de logements dans cinq villes européennes sur la nouvelle plateforme éthique Fairbnb. « Fair » comme dans « juste ». Un nom, doublé d’un clin d’oeil au Goliath de la location en ligne, moulé sur mesure par et pour des citoyens qui croient que tourisme et développement urbain peuvent aller de pair et qui souhaitent redonner à l’expression « économie du partage » un brin de crédibilité.

« Fair », mais comment ? « On veut revenir à l’esprit premier de l’économie collaborative. On croit que le tourisme peut se faire de façon humaine et durable, on croit à cette relation de personne à personne », insiste Sito Veracruz, un Amstellodamois, cofondateur de la coop Fairbnb, basée à Bologne en Italie. Ce nouveau chevalier de l’hébergement éthique ajoute que la location ne sera ouverte qu’aux propriétaires d’un seul logement. Exit les compagnies qui font main basse sur le parc locatif, transformant les appartements en machines à fric.

La marmite d’Amsterdam

Dans la ville où habite Sito, Amsterdam, on a soupé des excès du surtourisme. La flambée du prix des immeubles, propulsée par Airbnb et consorts, a provoqué une pénurie de logements et fait fuir les familles et les résidents en périphérie. En 2014, le bouchon a explosé. Environ 24 000 appartements étaient accaparés par la location touristique, dont le quart par des plateformes commerciales se foutant éperdument des restrictions imposées par la ville. En fait, personne ne connaît les vrais chiffres, les plateformes refusant d’ouvrir leurs livres pour des raisons de protection de la vie privée.

L’administration locale a pété les plombs, affirme Veracruz. En 2014, elle a conclu avec Airbnb la première entente dans le monde pour forcer la multinationale à verser les taxes sur l’hébergement, mais beaucoup reste à faire. Le nombre maximal de jours pouvant être loués à des voyageurs a été ramené de 60 à 30 par année. « Ici, on vit le même enfer qu’à Barcelone. Certaines plateformes sont devenues plus qu’un problème social et urbain, c’est devenu un problème politique », affirme Sito.

Liée au parti vert GroenLinks, la nouvelle mairesse n’y est pas allée de main morte pour redonner aux citoyens leur ville, assaillie par les touristes à l’affût de « cookies » aux cannabis ou d’un bout de fesse du Red Light. « La ville a carrément fermé son département du marketing et s’oppose même au projet d’agrandissement de l’aéroport. À quoi bon, si on ne veut pas plus de touristes ? » explique Sito. La mairie a même démantelé les lettres géantes « I AMsterdam » devant le Museumplein, haut lieu des égoportraits, devenu le symbole du tourisme de masse égocentriste.

Voyager autrement

Pour décourager le tourisme qui vampirise les villes, laissant les miettes aux locaux, Fairbnb a choisi de verser la moitié des frais de gestion de 15 % qui seront récoltés sur sa plateforme solidaire à des projets locaux gérés par les résidents. « Il ne revient pas qu’aux villes de gérer les effets néfastes du tourisme par des taxes et des règlements, c’est aussi la responsabilité des plateformes et des touristes », affirme Veracruz, qui a fait tandem avec des collègues de Venise et de Bologne pour lancer cette solution de rechange à la location en ligne.

Il ne revient pas qu’aux villes de gérer les effets néfastes du tourisme par des taxes et des règlements, c’est aussi la responsabilité des plateformes et des touristes

À Venise, par exemple, la moitié des frais de gestion perçus par Fairbnb servira à faire revivre un squadro, un de ces anciens chantiers maritimes où étaient fabriqués les fameuses gondoles, les sandolis et autres bateaux iconiques de la cité maritime. On financera aussi une association de résidents qui assure le nettoyage des graffitis sur les murs centenaires de la cité des Doges. À Amsterdam, les fonds iront à la création d’une forêt urbaine et d’un jardin communautaire. À Bologne, à une association de femmes venant en aide aux migrantes.

« En réservant, les visiteurs devront faire le choix du projet local qu’ils entendent soutenir et pourront même le visiter si ça leur chante », ajoute Sito, dont la coopérative cherche des partenaires pour essaimer à Montréal.

Touche pas à ma ville

Venise, Bologne, Valence, Barcelone, Amsterdam : on décrie partout les impacts du « surtourisme ». La pseudo-économie du partage s’est mutée en économie du ravage. « Touristes dehors, réfugiés bienvenus », clament graffitis et pancartes placardées ces dernières années dans plusieurs hauts lieux touristiques. Au coeur de Venise, dont les 50 000 résidents subissent l’invasion de 28 millions de touristes par année, 28 % des logements sont détenus par des sites de location. Pour éviter que la cité lacustre ne tombe sous la mainmise de mains étrangères, la Ville a interdit la location aux propriétaires non résidents. Pour Veracruz, il faut renverser la vapeur pendant qu’il est encore temps.

Photo: Olaf Kraak ANP / Agence France-Presse La mairie d’Amsterdam a démantelé en décembre 2018 les lettres géantes devant le Museumplein, devenues le symbole du tourisme de masse.

« En soi, les plateformes ne sont pas démoniaques et peuvent même contribuer au tissu social et urbain d’une ville. C’est ce que nous voulons prouver. Les plateformes sont là pour rester, nous pensons juste qu’elles doivent se comporter autrement. »

La plateforme éthique n’est pour l’instant qu’une goutte d’eau dans la déferlante et lucrative industrie de la location en ligne, mais elle pourrait inspirer nombre de villes en voie de perdre leur âme. Montréal, terreau fertile de la location en ligne, vient de resserrer la vis à Airbnb et aux autres magnats du tourisme de masse. Au centre-ville et sur le Plateau Mont-Royal, les propriétaires de « résidence de tourisme » ne peuvent plus brasser des affaires que sur les rues Sainte-Catherine et Saint-Denis, ainsi que sur le boulevard Saint-Laurent. Reste à composer avec les locations de l’ombre, non déclarées… qui sont légion.

Troque ta ville

« Si on regarde juste les logements perdus à Montréal ces dernières années, c’est environ 4500 logements locatifs, et le double si on inclut les condos », se désole Richard Ryan, conseiller du district Mile-End, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal, et conseiller municipal qui a sondé avec l’aide d’experts l’impact d’Airbnb sur la métropole. Au rayon de la gourmandise soi-disant collaborative, il a tout vu : des locataires foutus à la porte pour transformer des appartements en logements pour touristes, des compagnies signant des baux en série pour relouer illico à des prix vertigineux, des locataires qui bazardaient leur toit à prix d’or à l’insu de leur proprio. L’appât du gain est sans fin.

« On ne veut pas décourager l’esprit collaboratif, mais ça doit se faire dans les règles de l’art, en payant ses taxes, en déclarant ses revenus. » L’économie du partage peut se fonder sur le troc, sans transaction monétaire, affirme le conseiller qui a souvent bradé son appartement en échange de celui de voyageurs d’autres pays.

Richard Ryan a fait son nid. Il vient de paqueter ses petits et son sac à dos pour fouler à pied en 25 jours de marche les 500 kilomètres de chemins pédestres qui séparent le pont Jacques-Cartier de l’île d’Orléans, grâce au couchsurfing et au WWOOFing (World Wide Opportunities on Organic Farms).

De quoi faire oublier à un conseiller municipal tous les maux de tête causés par les faux jetons de la location pseudo-solidaire.