Le véganisme, au-delà des effets de mode

«Être végane dans une société spéciste comme la nôtre, c’est encore à ce jour accepter d’agir comme un pionnier et de se livrer à une certaine forme d’activisme au quotidien», affirme la philosophe Valéry Giroux.
Photo: Philippe Huguen Agence France-Presse «Être végane dans une société spéciste comme la nôtre, c’est encore à ce jour accepter d’agir comme un pionnier et de se livrer à une certaine forme d’activisme au quotidien», affirme la philosophe Valéry Giroux.

Autrefois l’apanage d’extrémistes ou de marginaux, comme le groupe punk animaliste Vegan Reich, le véganisme fait aujourd’hui recette, même si, dans les faits, peu de gens embrassent réellement ce mode de vie.

Le véganisme n’est plus seulement l’apanage de militants ou de quelques exaltés. Miley Cyrus, Bill Clinton, Beyoncé et plusieurs icônes hollywoodiennes dont les principes n’ont jamais été revendicateurs optent aujourd’hui pour le « sans cruauté animale ».

Partant de là, une question se pose : le véganisme est-il devenu, comme certains de ses détracteurs l’affirment, un phénomène touchant surtout les jeunes occidentaux aisés, citadins, scolarisés et progressistes ; et plus particulièrement les femmes ?

Médiatiquement, on pourrait être tenté de croire que oui. Du moins, si l’on décortique un peu le genre de personae que ciblent les grandes campagnes marketing de produits véganes ou les initiatives comme le Défi végane 21 jours, relevé par une écrasante majorité de femmes (95 %). Philosophiquement (et dans la pratique), il en est autrement.

Un paradoxe demeure : la communauté végane ne grossit que très lentement, en dépit de la popularité que gagne indéniablement le mouvement, comme l’explique la philosophe Valéry Giroux, auteure avec Renan Larue du livre Le véganisme (Presses universitaires de France).

Déplacement du seuil de sensibilité

Pour Christiane Bailey et Jean- François Labonté, auteurs de La philosophie à l’abattoir (Atelier 10), la question de nos devoirs envers les animaux n’est pas une préoccupation récente de citadins déconnectés de la nature. Elle s’inscrit dans une longue histoire de la philosophie occidentale, de Pythagore à Derrida, qui résonne au-delà des clivages idéologiques et politiques.

La récente ambiguïté quant à la souffrance animale peut être expliquée par un déplacement du seuil de la sensibilité des populations occidentales. C’est l’avis de Larue et Giroux, qui croient que, si le sexe est moins déterminant dans le choix de renoncer aux produits d’origine animale, d’autres paramètres, comme le niveau d’éducation et de revenus, jouent un rôle significatif.

Valéry Giroux croit que la place que prend le véganisme dans les médias s’explique aussi par plusieurs facteurs : la force des arguments en sa faveur, l’intérêt que lui portent de plus en plus d’omnivores, les réactions (favorables et défavorables) de l’industrie et les actions « dérangeantes » (manifestations, campagnes de sensibilisation, vandalisme) menées par certains animalistes.

Pour l’ethnologue, anthropologue et auteur français Jean-Pierre Digard (L’animalisme est un anti-humanisme, CNRS Éditions, 2018), c’est « sur le double terreau de la diffusion hégémonique du phénomène animal de compagnie et de l’intensification de l’élevage de production que sont nés et se sont développés les sensibilités animalitaires, puis l’activisme animaliste, antispéciste et véganien ».

Au cours des dernières années, c’est surtout le « statut culturel » des animaux comme les chiens et les chats qui a changé. « Désormais omniprésents, explique Digard, les animaux de compagnie sont “aimés” avec ostentation [surtout en ligne] et de plus en plus “anthropomorphisés”. » La part considérable des budgets familiaux qui leur est consacrée s’élève à environ 4 milliards d’euros par année dans l’Hexagone.

« Pas d’amis avec d’la salade »

Dans un monde de carnivores, une image précède souvent le végane : celle du casse-pieds, de l’empêcheur de gruger en rond ; il est nimbé de cette aura cristallisée par la désormais classique ritournelle « végéphobe » (pour reprendre l’expression des militants) adressée à Lisa Simpson par sa famille : « Pas d’amis avec d’la salade ».

« Être végane dans une société spéciste comme la nôtre, c’est encore à ce jour accepter d’agir comme un pionnier et de se livrer à une certaine forme d’activisme au quotidien », affirme Valéry Giroux. Si certains parlent d’activisme, d’autres n’hésitent pas à y voir un « procès », sinon une « guerre ».

2017
C’est l’année où la boucherie Grinder, dans Griffintown, à Montréal, a été vandalisée, alors que le Québec n’avait, avant cela, pas énormément souffert de ce que certains nomment le « terrorisme végane ».

On pouvait à ce titre récemment lire dans le Courrier international le gros titre suivant : « Végans contre bouchers, une nouvelle guerre de religion ».

Si le Québec n’a pas énormément souffert de ce que certains nomment le « terrorisme végane », on se souviendra que la boucherie Grinder, dans Griffintown, à Montréal, a été vandalisée en juin 2017. Des activistes y avaient laissé un message se terminant par « Ensemble pour un futur 100 % végétaire ». Quelques mois avant, c’était Le Marchand du bourg, une boucherie à l’ancienne du quartier Rosemont, que ciblait une campagne de dénigrement en ligne sur les médias sociaux.

Débat sémantique

Le débat se poursuit par ailleurs sur le terrain du langage, comme pour d’autres revendications minoritaires nées dans les milieux militants, théorisées dans les campus et libérées sur les réseaux sociaux au cours des dernières années. L’organisme PETA (People for the Ethical Treatment of Animals), par exemple, écrivait sur son compte Twitter (en anglais), en décembre 2018 : « Tout comme il est devenu inacceptable d’utiliser un langage raciste, homophobe ou capacitiste, les phrases qui banalisent la cruauté envers les animaux disparaîtront à mesure que les gens commenceront à apprécier les animaux pour qui ils sont et commenceront à “rapporter les bagels à la maison” plutôt que le bacon [bring home the bacon]. » L’organisme suggérait aussi plusieurs expressions comme « prendre la fleur par les épines » plutôt que « le taureau par les cornes ».

Si le vocabulaire semble parfois dévorer les concepts et que certains militants semblent à leur tour dévorer les chercheurs, le risque demeure de voir en l’autre un adversaire susceptible d’être voué à l’anathème — ce que la chambre d’écho des réseaux sociaux permet si facilement. Comme l’écrivent Christine Bailey et Jean-François Labonté : « [Critiquer] individuellement les consommateurs rend les débats stériles et pousse les gens à se sentir attaqués personnellement et à adopter une posture défensive. »

2 commentaires
  • Simon Lavoie - Abonné 8 avril 2019 12 h 52

    Excellent

    Merci de contribuer à l'analyse sociologique, posée et complexe de ce phénomène civilisationnel de longue durée, qui s'ancre en partie à l'extension du rayon de nos sentiments de bienveillance en faveur des autres espèces; sentiments ou dispositions à la protection qui sont naturels, ancrés vraisemblablement dans le maternage d'êtres mineurs, vulnérables et dépendants. La manière profonde dont cette capacité contribue à la formation biologique de notre intelligence explique en partie pourquoi rendre les autres heureux nous rend plus heureux et plus durablement heureux que de les rendre malheureux.

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 8 avril 2019 19 h 25

    Rien de mal, mais....

    Il n’y a rien de mal à être végétarien ou végane. Au contraire. Mais ça devrait être un choix personnel, basé sur une réflexion personnelle. Les actes de vandalisme dans Griffintown, par exemple, s’apparentent à ceux causés dans Homa pour d’autres raisons (gentrification). Autrement dit ‘’On n’est pas d’accord avec toi? Alors, tu ne perds rien pour attendre!’’ Pour certains, leur réponse c’est le vandalisme qui, comme de raison, s’exécute toujours en cachette. Ensuite, il y a le prêchi-prêcha de ceux qui sont certains de détenir la Vérité. Ces gens se prennent pour des sauveurs investis d’une importante mission salvatrice. Cela gonfle probablement leur égo de manière exponentielle, mais dans une société démocratique et civilisée, ils sont plutôt un poison. Poison qui ne s’arrête pas uniquement aux véganes extrémistes, malheureusement.