Dire adieu aux vêtements neufs

Le Canadien moyen envoie près de 37 kg de textiles au rebut chaque année.
Photo: Istock Le Canadien moyen envoie près de 37 kg de textiles au rebut chaque année.

Par conscience environnementale, souci d’économie, esprit « KonMari » ou dégoût des excès de la fast fashion, le mouvement « sans achat de vêtements neufs » prend du galon. Des clubs d’échanges, des défis « une année sans acheter », des sites de ventes en ligne de trésors dénichés en friperie, les modeuses adeptes du seconde main font la preuve qu’on peut cultiver son style, en évitant la cohue des centres commerciaux.

Dans la file d’attente de chez Zara, un jour de furie collective de magasinage, Alexandra Graveline a eu une révélation : il était temps d’en finir avec le shopping compulsif. « C’était le bordel. L’attente pour les cabines d’essayage était interminable. J’avais l’impression que nous étions toutes en train de faire des provisions de vêtements, en achetant le plus possible… », évoque cette professionnelle montréalaise des communications qui, en janvier 2018, a créé la page Facebook « Une année sans shopping. »

« À un moment donné, je me suis rendu compte que j’étais devenue une shopaholic. Je suis tombée sur un article du New York Times dans lequel la journaliste racontait qu’elle avait elle-même fait le défi d’une année sans shopping. Ça m’a interpellée. »

Vingt mois plus tard, le groupe Facebook créé par Alexandra Graveline est plus actif que jamais, avec 550 membres qui y partagent articles, conseils et trucs pour ne pas acheter. Comme elle est tombée enceinte en cours de processus, Alexandra a été forcée de déroger un peu à son plan initial de ne rien acheter du tout. Mais avant tout, elle a développé une nouvelle conscience associée à sa consommation, pour elle et son futur bébé.

« En diminuant mon rythme de consommation, j’ai pris conscience des impacts de la mode sur l’environnement. J’ai économisé de l’argent et aussi, j’ai gagné du temps qu’autrefois je passais dans les magasins. »

Plus de fun, moins de fast fashion

Si les conditions de travail des ouvrières du textile du Bangladesh — avec notamment l’incendie qui a ravagé une usine de Dacca qui produisait pour H&M, en 2012 — ont ouvert les yeux des consommateurs sur les méfaits de la fast fashion, les impacts environnementaux de notre dépendance à la mode rapide sont aussi au coeur des préoccupations de celles qui disent non aux vêtements neufs.

Le Canadien moyen envoie, selon le Conseil du recyclage de l’Ontario, près de 37 kg de textiles au rebut chaque année, alors que l’ensemble des Nord-Américains jettent 9,5 millions de tonnes de vêtements chaque année dans les sites d’enfouissement. Tout ce textile, faut-il le préciser, pourrait être réutilisé ou recyclé.

Quand j’ai commencé mes études, ce n’était pas très cool de s’habiller " seconde main ". Mais là, ça commence à le devenir sérieusement

Annette Nguyen, qui n’a rien acheté de neuf depuis maintenant dix ans, n’a pourtant pas perdu son amour de la mode et des beaux vêtements. Bien au contraire. « Je travaille dans une firme médias et j’ai toujours eu un penchant pour la mode. Ma profession exige que je sois bien habillée. Dans les friperies, je trouve de beaux trucs, je porte du cachemire, du mérinos », explique la fondatrice du Shwap Club, qui souligne que le souci écologique est au coeur des préoccupations des membres de ce club d’échange de vêtements établi à Saint-Henri. Et ce, en intégrant le plaisir de magasiner, d’essayer, d’échanger et de se retrouver dans un espace collectif où l’esprit festif prévaut sur l’esprit de consommation compulsif. Bref, une petite dose de simplicité volontaire, sans renoncer à la frivolité ni donner dans l’austérité.

« En lançant notre concept le 22 avril 2018, à l’occasion de la Journée de la Terre, on pensait qu’il s’agirait d’un petit événement. Mais finalement, nous avons réuni 125 filles et plus de 2000 vêtements », évoque la fondatrice du Shwap Club, qui a finalement établi une boutique permanente. Le concept du club rejoint surtout de jeunes professionnels entre 25 et 35 ans : pour 12$ l’entrée (ou 85 $ par année, avec entrées illimitées), les filles peuvent venir échanger des vêtements en bon état.

« Par exemple, si tu arrives avec dix vêtements, on trie et on valide selon nos critères de classement. Avant tout, il faut que ce soit des vêtements propres, impeccables, sans trou, tache ni poil d’animaux. Dans le cas où on donne six crédits, ils peuvent tous être échangés contre des vêtements en boutique. »

Les rebuts des unes…

Outre les classiques, comme les magasins Renaissance, le Village des Valeurs, les sites de troc comme le Shwap Club, les bibliothèques de vêtements ou les systèmes de location, les initiatives créatives se multiplient, pour déjouer l’attrait de l’achat neuf. Les plus jeunes adhèrent aussi à la vague vintage. Vendredi 8 mars, Orlaith Croke-Martin et Melissa Chapin, deux étudiantes de l’Université Queen’s, lançaient officiellement dans un bar de Kingston, en Ontario, leur site de vente en ligne Bel Ami.

Ces deux modeuses entendent utiliser Instagram, comme plateforme pour afficher les trésors qu’elles trouvent lors de leurs expéditions dans les bazars ou au Village des Valeurs. « Quand j’ai commencé mes études, ce n’était pas très cool de s’habiller “seconde main”. Mais là, ça commence à le devenir sérieusement », dit Melissa Chapin. Dans l’esprit de populaires sites de vêtements seconde main (comme De Pop), Bel Ami adapte le prix de la manutention en fonction du lieu d’où sont envoyés les vêtements.

Photo: Sylvie St-Jacques Melissa Chapin et Orlaith Croke-Martin, fondatrices du site de vente en ligne de vêtements vintage Bel Ami

« Nous passons des heures à “creuser” en quête de trucs cool et nous aimons toutes les deux suivre la mode. L’idée de notre entreprise, c’est de rejoindre les acheteuses qui n’ont pas le temps ou le goût de faire les friperies. Nous voulons aussi offrir des choix pour tous les types de corps », résume Orlaith, qui dit trouver régulièrement des vêtements jamais portés, avec l’étiquette de vente originale.

Finalement, une question s’impose : la vague Marie Kondo et tous ces placards purgés sont-ils de potentielles sources de joie à investiguer ? Les deux jeunes femmes s’emballent. « Parfois, nos recherches au Village des Valeurs sont interrompues par l’annonce d’une arrivée “massive” de vêtements ! »