Pourquoi les humains et les animaux sont égaux, selon Valéry Giroux

«Ce qui se limitait aux demandes de quelques individus éparses et associations locales est devenu un véritable mouvement social ayant des revendications politiques désormais largement diffusées», note Valéry Giroux.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Ce qui se limitait aux demandes de quelques individus éparses et associations locales est devenu un véritable mouvement social ayant des revendications politiques désormais largement diffusées», note Valéry Giroux.

Pour la plupart d’entre nous, le véganisme est apparu il y a quelques années à peine. Pourtant, c’est un courant beaucoup plus ancien, dont les théoriciens, notamment le philosophe australien Peter Singer, ont formulé les thèses antispécistes il y a plusieurs décennies. Le Devoir est allé à la rencontre de personnes aux voix opposées pour faire le point sur ce sujet qui polarise. Point de vue de la Québécoise Valéry Giroux, coordonnatrice au Centre de recherche en éthique, qui prépare actuellement un livre sur l’antispécisme.

Pourquoi êtes-vous devenue végane ?

Je suis devenue végétarienne il y a 25 ans avant d’adopter, 10 ans plus tard, un mode de vie complètement végane. En fait, je suis devenue antispéciste vers 18 ans quand j’ai réalisé qu’on n’avait aucune bonne raison d’accorder plus de valeur morale aux êtres humains qu’aux autres animaux sensibles. Les êtres humains ne sont pas les seuls à être conscients et à pouvoir souffrir. On a aujourd’hui toutes les raisons scientifiques de supposer que le poisson est aussi capable d’expérience consciente. Un être conscient a un avis subjectif sur le monde et peut être affecté par la manière dont on le traite.

Le véganisme est donc lié à l’anti-spécisme. Puisque vous préparez un livre sur le sujet, comment définiriez-vous cette idéologie ?

C’est considérer que l’appartenance à une espèce ou une autre ne peut justifier qu’on accorde aux uns des droits fondamentaux qu’on refuse aux autres. Comme la couleur de la peau ou le sexe, l’espèce est une caractéristique biologique qui n’a pas de pertinence morale. C’est aussi le cas des autres caractéristiques associées à l’humanité. Pouvoir composer une symphonie ou faire des calculs savants ne fonde pas la valeur morale des êtres humains. La preuve en est qu’on les considère tous comme égaux. Et l’idée que les individus pourraient être classés en fonction de leur capacité cognitive est extrêmement inquiétante, elle menace certains acquis précieux de l’humanisme.

Est-ce qu’être végane implique forcément d’être antispéciste ?

Il n’est pas essentiel d’être antispéciste pour adhérer au véganisme. On peut très bien penser que les êtres humains ont plus de valeur morale que les animaux, sans pour autant tolérer l’exploitation de ces derniers pour nos fins. Il est inacceptable d’ôter la vie d’un animal, de lui infliger des traitements douloureux ou de restreindre sa liberté pour le simple plaisir gustatif que procure un steak ou une crème glacée.

On reconnaît tous — et c’est inscrit dans le Code criminel canadien — qu’il est interdit d’infliger de la douleur aux animaux sans nécessité. On a donc le devoir moral de s’opposer à l’élevage, mais aussi à l’industrie du cuir ou aux tests faits sur les animaux pour commercialiser des cosmétiques ou produits domestiques.

Parmi les personnes véganes, certaines le sont pour des raisons écologiques ou de santé. Par contre, le véganisme bien compris reste l’opposition à l’exploitation des animaux. Les motivations de l’ordre de la santé ou de l’écologie ne nous amènent pas à renoncer à tous les produits de l’exploitation animale. Rien d’un point de vue de santé ne nous empêcherait de visiter un zoo ou faire de l’équitation.

Dans un contexte de changements climatiques, beaucoup de personnes deviennent véganes pour préserver l’environnement. Est-ce qu’être végane est plus écologique ?

Les idées des véganes et des écologistes convergent : l’industrie agroalimentaire doit faire un examen de conscience sérieux et renoncer à la pêche et à l’élevage. Les êtres sensibles de demain, autant que ceux d’aujourd’hui, ont droit à un environnement sain. Pour cela, on doit renoncer à nos pratiques les plus dommageables, comme l’utilisation des énergies fossiles, du plastique, mais surtout la production de viandes et de fromages.

C’est vrai que, d’un point de vue animaliste, la biodiversité n’a pas de valeur en soi. Mais le bien-être des êtres sensibles dépend de la santé de nos écosystèmes. Il est donc impératif de protéger la biodiversité.

466 000
C’est le nombre approximatif de personnes véganes au Canada selon les données d’une étude de l’Université Dalhousie. Plus de la moitié d’entre elles sont âgées de moins de 38 ans.

L’agriculture végane pourrait-elle nourrir 8 milliards d’êtres humains ?

On peut produire 5 à 10 fois plus de calories végétales que de calories animales sur un même espace. L’élevage est donc une manière inefficace de nourrir un grand nombre de personnes. Actuellement, 80 % des terres sont réservées à l’élevage et à la production d’aliments destinés au bétail. Si nous cultivions ces terres pour nourrir les êtres humains directement (sans passer par la transformation des céréales et des grains en produits d’origine animale), nous serions sans doute en mesure d’en nourrir beaucoup plus.

On peut s’inquiéter de la possibilité de cultiver efficacement des végétaux, sans recourir à des fertilisants d’origine animale ou à des pesticides causant du tort aux petits animaux dans nos champs. Sauf qu’encore une fois, la récupération d’une proportion aussi importante des terres agricoles compenserait sans doute cette perte en efficacité.

Selon vous, le véganisme est-il une mode passagère ?

Ce qui se limitait aux demandes de quelques individus éparses et associations locales est devenu un véritable mouvement social ayant des revendications politiques désormais largement diffusées. On est loin de la simple diète alimentaire passagère.

Végétarien, végétalien ou végane ?

Si végétariens, végétaliens et véganes ont pour point commun de ne pas consommer de viande, leurs habitudes alimentaires diffèrent tout de même quelque peu.

Végétarien
Il s’agit d’une personne qui ne mange aucune chair animale, donc ni viande rouge ou blanche, ni poisson ou fruits de mer.

Végétalien
En plus de rejeter la viande, le poisson et les fruits de mer, un végétalien va supprimer de son alimentation tous produits d’origine animale. C’est-à-dire les oeufs, les produits laitiers ou encore le miel par exemple. Son alimentation n’est constituée que de végétaux ou de produits d’origine végétale.

Végane
Plus qu’une pratique alimentaire, le véganisme est un mode de vie. C’est-à-dire qu’en plus d’exclure de son menu tout produit d’origine animale, un végane va adopter un mode de vie respectueux des animaux. Il n’utilisera aucun objet, accessoire, vêtement ou produit domestique issu des animaux ou de leur exploitation. C’est-à-dire la fourrure, le cuir, la laine ou encore les produits cosmétiques qui ont été testés sur les animaux, par exemple.
10 commentaires
  • Michel Virard - Inscrit 4 mars 2019 09 h 03

    Mal nommer les choses...

    Bizarrement l'auteure se réclame indirectement de l'humanisme or l'humanisme ne saurait mettre sur un pied d'égalité les animaux et les humains. Désolé. Cette prétendue égalité humanité-animaux ouvre la porte à toutes sortes de dérives possibles dont Mme Valery Giroux n'a manifestement pas encore bien saisi toutes les implications. De fait on trouve dans ce texte un fouilli pseudo-phiosophique inquiétant. Mme Valery Giroux s'inquiète du sort des animaux. Fort bien. Nous aussi, mais cela n'implique jamais une quelconque égalité humain-animaux. Encore faudrait-il expliciter ce que veut dire «égalité» dans ce contexte. Je rappelle à Mme Giroux que l'égalité est, par défaut, entendue comme une égalité de droit. Veut-elle dire que mon chien puisse me trainer devant les tribunaux pour me forcer à lui payer une pension alimentaire ? Si ce n'est pas cela, alors de quelle égalité parle-t-elle ? Albert Camus nous a appris que «Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde». Michel Virard, Président, Association humaniste du Québec

    • Mathieu Vandal - Inscrit 4 mars 2019 23 h 39

      Bonjour M.Virard,
      Puisque vous écrivez à titre de "Président" de l'Association humaniste du Québec, je me permets de vous remercier pour votre éclairante contribution au sujet, de même que pour le ton très peu partenaliste utilisé. "Je rappelle à Mme Giroux que l'égalité est, par défaut, entendue comme une égalité de droit."
      En effet, je ne crois pas que vous n'ayez rien "à rappeler" à celle-ci sur ce sujet: cette avocate, membre du Barreau, maître en droit et docteure en philosophie, travaille dans un centre de recherche universitaire en éthique.
      Et si pour vous le point de vue exprimé constitue un "fouilli pseudo-philosophique inquiétant", peut-être y a-t-il quelque chose qui vous échappe et vous remettrait en question?
      Le sujet est peut-être plus important que le laisse comprendre votre rétorique simpliste, voir loufoque: "Veut-elle dire que mon chien puisse me trainer devant les tribunaux pour me forcer à lui payer une pension alimentaire ?". En espérant que votre association, de même que M. Camus soient fiers d'être associés à votre rapide participation au débat.

  • Pierre Cloutier - Abonné 4 mars 2019 15 h 10

    Qui est Valéry Giroux (VG) ?

    Pour bien comprendre ce qui est dit dans cet article, il faut 'googler' Valéry Giroux. Moi, autant de fanatisme et de désir de contrôler les autres, ça me fait peur. Je dois être véganophobe. https://www.facebook.com/umontreal/videos/10159929682320494/?v=10159929682320494

    VG dit : « il est injuste d’exploiter des êtres sensibles pour des fins humaines » Et alors ? N'y a-t-il pas d'autres injustices beaucoup plus graves et plus urgentes à corriger ? Si madame VG ne voit pas de différence entre les animaux et les êtres humains, c'est grave. Oui, biologiquement, tous les mammifères se ressemblent mais l'être humain a le plus gros cerveau (par rapport à son poids total) parmi tous les animaux de la Terre. Dont il fait partie, j'en conviens.

    Le fait que nous, les êtres humains, sommes les seuls capables de communiquer entre nous par la parole, par l'écrit et même par les arts, a fait de nous les maîtres par défaut de la Terre. Cela nous confère un certain droit sur les autres espèces mais, en même temps, une grave responsabilité dont nous commençons à peine à prendre conscience. Je ne crois pas que les arguments « philosophiques qui sous-tendent le véganisme » dont nous parle madame Valéry Giroux nous soient d'une aide quelconque pour réaliser ce grand défi de prendre soin de notre planète.

  • Lucien Cimon - Abonné 4 mars 2019 15 h 52

    Je ne sais pas ce qu'en pensent les lions, les phoques, les loups, les chats, les aigles, les hyènes, alouette... Il faudra bien les convaincre un jour que «c'est pas fin, faire mal aux autres».
    Que voilà un combat fondamental à mener, vu que tous les problèmes de nos sociétés sont maintnant règlés.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 4 mars 2019 16 h 10

    L'égalité

    En premier lieu, les êtres humains sont des animaux (Desmond Norris, Le Zoo Humain. L'égalité entre espèces animales est impossible, tout simplement parce que nous n'avons pas le même matériel génétique, quel que soit le niveau de conscience (que nous ne connaissons pas) des autres animaux. Pour la même raison, ll n'y a pas d'égalité pour les humains non plus.

  • Eric Folot - Inscrit 4 mars 2019 20 h 03

    Être végétarien sans être antispéciste

    Mme Giroux reconnaît qu'il "n’est pas essentiel d’être antispéciste pour adhérer au véganisme". Personnellement, je suis végétarien, mais je ne suis pas antispéciste. En effet, il existe une distinction évidente entre l'être humain et les autres animaux : l'être humain se distingue par sa qualité d'agent libre et par sa capacité pour la moralité dont il est l'unique dépositaire. Bien que je sois d'accord pour intégrer les animaux dans la sphère morale et de promouvoir le végétarisme, il y a clairement des problèmes avec la théorie antispécisme. Par exemple, le philosophe antispéciste, Peter Singer, est d'avis que certains primates sont des "personnes". Pour cette raison, Singer estime qu'ils devraient avoir le même droit moral à la vie (et la même protection contre le meurtre), que nous reconnaissons actuellement à l'être humain. Or supposons que je me trouve dans une situation où la vie de mon nouveau-né (qui n'a pas de droit moral à la vie selon Singer) et la vie d'un chimpanzé (qui a un droit moral à la vie selon Singer) sont en jeu. Et supposons qu'il me serait impossible de sauver les deux. Il serait moralement injustifiable, selon Singer, de sauver mon nouveau-né, car celui-ci n’a, selon Singer, aucun droit moral à la vie. Il me faudrait donc sauver le chimpanzé et laissé mourir mon nouveau-né. Or cette conclusion n'est pas seulement contre-intuitive, elle est absurde.

    Je crois que la gauche aurait avantage à éviter de se diviser et à se concentrer sur le problème plus criant de la pauvreté et esclavage.

    Noam Chomsky a dit : "for people who try to put food on the table, gay rights doesn't mean much, environmental issue unfortunately doesn't mean much, feminist issues are often threatening. Much of the achievements that have been made have either been antagonal to the interest of working people or sometimes have been construed as antagonistic to them (...)" (écouter Chomsky ici à partir de 3m 11s : https://www.youtube.com/watch?v=HF3fHwlyYik ).

    Eric F

    • Françoise Labelle - Abonnée 5 mars 2019 07 h 37

      Je suis globalement d'accord avec vous. Le neuro-psychologue Damasio a bien montré qu'il y a des degrés de conscience. La capacité à raconter son histoire personnelle (son mensonge?) grâce au langage peut, si on veut, définir la supériorité de l'Homme. Mais de quel homme parle-t-on? De Bin Salmane et des sociopathes en son genre? Notre civilisation s'est construite sur le crime et l'exploitation. La définition du véganisme n'implique pas l'adhésion à l'antispécisme, comme Mme Giroux et vous le soulignez.

      Le dilemme du chimpanzé est très artificiel. C'est un exercice mental («thought experiment»). Effectivement, le nouveau-né humain est un prématuré extrême, qui ne possède pas le degré de conscience narrative dont on se targue. Le chimpanzé non plus.
      S'empiffrer de viande jusqu'à l'obésité morbide n'est pas plus moral puisque ça dépasse le nécessaire, comme vous le soulignez. On devrait d'abord s'attaquer à ces pratiques (le Zinger de PFK) et à l'industrie qui contamine notre alimentation avec de la fructose ou du glyphosate sans notre autorisation. Le yaourt sans sucre coûte plus cher que le sucré. Ça, c'est totalitaire.