Se débrancher, une tendance qui prend du galon

À la veille de la relâche, plusieurs espèrent « déconnecter » le temps d’une pause. Mais nombreux sont ceux qui tentent de se défaire au quotidien de l’emprise de leurs petits appareils, devenus des colocataires trop envahissants.

En 2018, les Canadiens ont passé en moyenne tout près de 17 heures par semaine les yeux rivés sur leur mobile, selon un rapport du Fonds des médias du Canada, soit près de 50 % de plus qu’en 2015. Conscients d’être devenus quasi dépendants de leur téléphone cellulaire, de plus en plus de Québécois décident de sabrer leur temps en ligne en utilisant des applications pour y parvenir. Une solution « facile » pour ne pas avoir à complètement se débrancher.

« J’étais abonné à beaucoup de pages de médias, et de voir 150 fois par jour ce que Trump ou la Corée du Nord font, ça peut être très stressant », lance au bout du fil Florence Desrochers. Il y a quelques mois, la jeune femme s’est munie d’une application sur son ordinateur afin d’effacer pour de bon son fil d’actualité Facebook.

Si elle confie avoir hésité quelques jours avant d’activer l’outil (les changements sont irréversibles), elle ne regrette pas son choix. « Ça m’arrive d’avoir des moments de faiblesse. Dans ce temps-là, je vole le téléphone de mon chum pour consulter son Facebook. Mais rapidement, le niveau de stress monte et je me dis que c’est une bonne idée d’avoir coupé tout ça. »

Pour Simon Lejeune, c’est le « contact constant » avec Facebook, Instagram, Twitter qui l’a poussé à se munir d’applications pour réduire sa consommation numérique. Belge d’origine, installé au Québec depuis six ans, il est responsable de la croissance chez Hopper, une entreprise montréalaise qui se présente comme l’application mobile de réservation de billets d’avion la plus téléchargée en Amérique du Nord. Avec pareil boulot, les écrans sont à la fois nécessaires et omniprésents.
 

Écoutez le professeur Guillaume Blum qui présente ses trucs pour réduire notre dépendance aux téléphones intelligents.

   

Le temps d’écran

Jusqu’à tout récemment, Simon utilisait une application sur son téléphone pour garder à l’oeil le temps émietté sur son appareil. Propriétaire d’un iPhone, il a récemment opté pour une nouveauté d’Apple qui fait sensiblement le même travail.

Comme Google, Facebook et Instagram, la compagnie à la pomme livre un rapport hebdomadaire à ses utilisateurs sur leur « temps d’écran », détaillant les heures passées à s’informer ou à se divertir. La tendance est à la déconnexion, et les géants de la Silicon Valley semblent l’avoir compris.

Alors que ces multinationales rivalisent de stratégies pour accaparer l’attention des internautes — « à grands coups de mentions “j’aime” et de notifications » —, voilà qu’elles s’attaquent à la consommation excessive de leurs produits « pour se donner bonne conscience », relève Mélanie Millette, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM. À ses yeux, il s’agit là d’une « vaste opération de relations publiques ». « Ces compagnies ont la capacité de livrer à leurs utilisateurs des rapports de temps de connexion depuis une bonne dizaine d’années. »

Alors, pourquoi maintenant ? Pour rétablir le lien de confiance entre eux et leurs consommateurs, sérieusement mis à mal par plusieurs controverses, estime Mme Millette.

Pour Facebook, la dernière année a été celle de tous les scandales alors que le réseau social a été montré du doigt lors des enquêtes sur l’ingérence russe dans la présidentielle américaine, ainsi que dans le scandale de la firme Cambridge Analytica, portant sur la protection des renseignements personnels.

Les révélations ont eu l’effet d’une onde de choc. « On savait déjà que les jeunes délaissent de plus en plus Facebook, mais quand l’affaire Cambridge Analytica a éclaté, des adultes ont aussi commencé à quitter la plateforme », explique la professeure.

Renato Hübner Barcelos abonde dans son sens. Le professeur de marketing à l’UQAM note que dans bon nombre de pays à travers le globe, la perspective de gagner de nouveaux abonnés rétrécit pour Facebook. Le réseau social aux 2,2 milliards d’utilisateurs actifs accuse un recul depuis un moment en Europe et stagne en Amérique du Nord.

« Dans un tel scénario, l’entreprise adopte des pratiques non pas pour aller chercher de nouveaux utilisateurs, mais pour les conserver », soutient M. Barcelos.

« Il est de notre responsabilité de parler ouvertement de l’impact du temps passé en ligne sur les utilisateurs, et nous prenons cette responsabilité très au sérieux », indique une porte-parole pour Facebook et Instagram au Canada. Un but que poursuit également Apple.

De son côté, Google affirme avoir reçu des « milliers de retours » positifs d’utilisateurs de leur appareil Pixel et de leur logiciel Android One.

Mesures « cosmétiques »

Aux yeux de Guillaume Latzko-Toth, professeur au Département d’information et de communication de l’Université Laval, les efforts déployés par les multinationales de la Silicon Valley sont aussi un moyen de se protéger face à la suspicion grandissante à leur égard.

« Les géants du numérique ont tenté de prendre les devants parce qu’ils redoutent le jour où ils seront accusés formellement de rendre leurs usagers accros à leurs produits, estime-t-il. Ils veulent projeter l’image qu’ils sont de bonnes entreprises citoyennes se souciant du bien-être de leurs usagers, alors qu’il n’en est rien. »

Des mesures qui sont « un pas dans la bonne direction », selon lui, mais qui restent pour l’instant « cosmétiques » et n’engagent pas tellement les utilisateurs puisqu’elles peuvent être désactivées en quelques clics seulement. Les compagnies se dédouanent surtout de leurs réelles obligations en rejetant sur les épaules de leurs usagers la responsabilité de s’autodiscipliner par rapport à des produits « délibérément conçus pour créer une dépendance ».

De l’avis de Guillaume Latzko-Toth, les Apple, Google et Facebook de ce monde devraient plutôt s’attaquer au design de leurs appareils et de leurs plateformes, voire supprimer les mécanismes — notifications, couleurs vives, entre autres — qui nous poussent à saisir notre mobile un nombre incalculable de fois par jour.

Se tirer dans le pied ?

Ce n’est pas nouveau : la collecte de données et la publicité ciblée sont deux secteurs particulièrement lucratifs pour les géants de la Silicon Valley. Encourager les utilisateurs à limiter leur temps de connexion n’est-il pas contradictoire ? « À partir du moment où on sait qu’elles se donnent pour mission d’envahir notre attention, il n’y a pas de raison de penser qu’elles veulent volontairement se limiter sur ce point », estime M. Latzko-Toth.

« Nous pouvons maintenant savoir combien d’heures nous sommes restés connectés cette semaine. Et après ? Si je dépasse le temps que je m’étais fixé pour ma bonne santé, que va-t-il se passer ? Rien du tout », lance pour sa part Mélanie Millette, de l’UQAM.

Renato Hübner Barcelos juge que les géants qui épousent la tendance au débranchement ne mettent pas du tout en péril leur modèle d’affaires.

Prenant l’exemple de Facebook : le réseau social « n’a pas besoin que les gens restent 10 heures par jour sur leur plateforme pour avoir leurs données. Il faut juste qu’ils restent un certain temps, ne serait-ce qu’une heure par jour, et qu’ils reviennent régulièrement pour chercher des produits, des services, des marques. C’est suffisant ensuite pour que Facebook leur envoie des publicités ciblées selon leurs préférences. »

Un transfuge de Google appelle à une technologie à échelle humaine

La tendance au débranchement n’est pas nouvelle. Voilà quelques années déjà que l’ex-employé chargé du design chez Google, Tristan Harris, se dévoue à sensibiliser le public au temps perdu en ligne. Choqué par les moyens employés par les géants du Web pour accaparer l’attention de leurs usagers, l’Américain a lancé en 2013 Time Well Spent pour renverser la vapeur. Depuis, le mouvement s’est transformé en une organisation à but non lucratif, Center for Human Technology, qui éduque et propose trucs et astuces sur son site Web pour « libérer nos esprits » des GAFAM, les géants du Web. « La technologie guide ce que deux milliards de personnes pensent et croient chaque jour […] Les religions et les gouvernements n’ont pas autant d’influence sur les pensées quotidiennes des gens », avait déclaré Tristan Harris dans une entrevue au magazine Wired.

Nomophobie: mot de l’année 2018

La peur de se retrouver sans son cellulaire — qu’il soit à plat ou oublié à la maison — a désormais un nom : la nomophobie (nomophobia). Traduit de l’anglais, « nomo » est la contraction de « pas de téléphone mobile ». Si le terme n’a rien de scientifique, il est de plus en plus employé, symptomatique d’une société hyperconnectée. Après « populisme » en 2017, « nomophobie » a été élu le mot de l’année 2018 par le Cambridge Dictionary. L’équipe de la publication a fait ce choix après avoir appelé les internautes à choisir parmi quatre mots présélectionnés.
2 commentaires

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  • Lucie Rochette - Abonné 2 mars 2019 06 h 22

    Prendre le contrôle

    La section Take Control du site de Center for humane technology donne plusieurs techniques simples et efficaces pour contrer les stratégies addictives et aider au sevrage.

    • Marie Nobert - Abonnée 3 mars 2019 00 h 18

      Simple! Comme: http://humanetech.com/take-control Misère!

      JHS Baril

      Ps. Téléphone portable?! https://www.phonandroid.com/comment-apprendre-a-se-passer-de-son-smartphone-en-cinq-astuces.html https://www.europe1.fr/developpement-personnel/cinq-astuces-pour-se-sevrer-de-son-telephone-portable-3674855 https://journalmetro.com/actualites/national/1587703/comment-se-sevrer-de-son-telephone-intelligent
      http://www.lookdujour.ca/la-garde-robe/inspiration , etc. Bref.