Les professionnels se distancient du «Guide alimentaire canadien» actuel

Dans le milieu scolaire, de la garderie à l’université, le guide inspire encore grandement les chefs en cuisine.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans le milieu scolaire, de la garderie à l’université, le guide inspire encore grandement les chefs en cuisine.

Critiqué, décrédibilisé et même contourné dans les dernières années par les milieux de la santé et de l’éducation, le Guide alimentaire canadien reste pertinent pour encourager une saine alimentation, d’après des experts. Ceux-ci placent d’ailleurs beaucoup d’espoir dans le prochain guide, qui doit voir le jour en 2019.

« Je ne connais aucun collègue dans le milieu de la santé qui utilise couramment le guide actuel. On préfère se référer aux dernières données scientifiques », explique Julie Taillefer, nutritionniste clinicienne au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) depuis 2011.

Une refonte du Guide alimentaire canadien est réclamée depuis plusieurs années à travers le pays, alors que la plus récente mise à jour remonte à 2007. Annoncé par Santé Canada pour 2017, puis 2018 et maintenant « début 2019 », la nouvelle version se fait attendre avec impatience par les experts.

Bien qu’encore enseigné dans les programmes de nutrition à l’université, le guide a inévitablement perdu de sa crédibilité dans le milieu professionnel et a été mis de côté, selon Julie Taillefer. Elle avoue même ne pas recommander à un patient retournant chez lui de le suivre à la lettre dans sa forme actuelle.

De son côté, le Centre universitaire de santé McGill a révisé sa politique nutritionnelle en 2016, s’éloignant aussi des orientations du guide alimentaire. « On a changé notre point de vue, on a regardé ce qui se fait ailleurs pour comparer et s’adapter », indique Deborah Fleming, chef du service de nutrition.

On cherche une assiette plus équilibrée, on laisse tomber les portions pour encourager à manger jusqu’à sensation de satiété, on recommande de boire de l’eau plutôt que du lait. Il s’est développé des outils contemporains pour compléter le guide, devenu insuffisant.

Dans le milieu scolaire, de la garderie à l’université, le guide inspire encore grandement les chefs en cuisine. Certains vont toutefois nuancer leurs menus. Des universités font plus de place aux repas sans gluten ou végétariens, tandis que des commissions scolaires se tournent vers plus de végétaux et des portions moins grosses.

« On cherche une assiette plus équilibrée, on laisse tomber les portions pour encourager à manger jusqu’à sensation de satiété, on recommande de boire de l’eau plutôt que du lait. Il s’est développé des outils contemporains pour compléter le guide, devenu insuffisant », note la professeure de nutrition à l’Université de Montréal Marie Marquis, qui constate quand même encore la forte présence du guide dans le milieu scolaire.

Un outil nécessaire

Mis de côté, complété ou adapté, le guide alimentaire n’en est pas moins pertinent à l’échelle nationale, à son avis. « C’est bien d’uniformiser notre façon de bien manger d’une province à l’autre, et de pouvoir se comparer entre pays », estime Mme Marquis.

Pour sa part, son collègue au Département de nutrition Jean-Claude Moubarac y voit un moyen d’éduquer la population. « C’est quoi un aliment sain ? On reçoit tellement d’informations différentes, il y a tellement de modes, de tendances alimentaires et de façons de pratiquer. Comment savoir ce qu’est une saine alimentation ? » illustre-t-il.

« Désuet », « obsolète », « incomplet » : s’il est le premier à critiquer l’actuel Guide alimentaire canadien, M. Moubarac estime important de se munir d’un outil pour donner des orientations aux Canadiens, et particulièrement aux écoles, aux services de garde, aux résidences pour aînés ou encore aux hôpitaux, qui « donnent l’exemple en la matière dans la société ».

De l’espoir

Le professeur attend avec impatience la version définitive du nouveau guide alimentaire. « Si on en croit les consultations, cette version ne sera pas parfaite, mais constituera quand même une petite révolution. Elle orientera les gens vers les bons aliments, donnera des conseils de comportements à adopter face à la nourriture, plutôt que se borner à prescrire des portions de groupes d’aliments comme avant. On misera sur les produits frais et on tirera un trait sur les produits transformés. » Un détail qui fera toute la différence, selon lui. Le guide devrait normalement aussi mettre en garde contre les publicités de l’industrie alimentaire, souligne le professeur.

De son côté, Julie Taillefer, qui travaille au CHUM, croit que la nouvelle version n’aura pas de mal à devenir une référence en la matière et aura davantage de crédibilité aux yeux des experts. En effet, pour la première fois, les représentants de l’industrie alimentaire ont été écartés des consultations.

« [Le guide] sera basé surtout sur les données scientifiques, les avis de médecins, de diététistes, mais aussi d’environnementalistes. C’est sûr que je vais m’y intéresser de près et voir si je peux m’en servir dans ma pratique quotidienne ou le conseiller à des patients qui retournent chez eux », confie la nutritionniste.

Avoir un bon guide, c’est aussi une histoire de santé publique, rappelle Julie Taillefer. « On apprend à bien manger dès la petite enfance. Ça permet à long terme de diminuer certaines maladies, comme le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, les cancers : les principaux tueurs dans nos sociétés occidentales », ajoute-t-elle.

Produits laitiers mis de côté

La prochaine version du Guide alimentaire canadien vise juste en « descendant de leur piédestal » les produits laitiers, estiment des experts interrogés par Le Devoir.

La Presse a révélé vendredi que le groupe alimentaire « produits laitiers » avait disparu des versions préliminaires du nouveau guide, pour être inclus parmi les « aliments protéinés ».

Combinés aux viandes et aux noix, les produits laitiers retrouvent ainsi la place qui devrait leur être accordée, croit Julie Taillefer, nutritionniste clinicienne au CHUM. « Le message envoyé n’est pas que le lait est mauvais pour la santé, c’est surtout qu’il n’est pas optimal et qu’on peut retrouver du calcium ailleurs dans d’autres aliments. »

Il ne faut pas tirer un trait dessus non plus, croit le professeur Jean-Claude Moubarac. « Quand le lait ou les yogourts sont aromatisés, là ça devient problématique. Nature, ils font toujours partie des aliments sains », dit-il.

L’inspiration brésilienne

Basé sur le plaisir de cuisiner des repas complets et de manger en famille, le guide alimentaire brésilien adopté en 2015 est souvent cité en exemple aux quatre coins du monde.

En effet, en encourageant la population à cuisiner elle-même, on lui évite de consommer des produits ultra-transformés, note le professeur Jean-Claude Moubarac, qui a participé à l’élaboration du guide. « C’est moins de sel, moins de sucre, moins de gras dans l’assiette. »

Selon lui, le guide brésilien a le mérite d’orienter les consommateurs vers des aliments sains plutôt que de leur prescrire des portions précises et parfois exagérées. Il tient compte de l’impact du système alimentaire sur l’environnement naturel, et s’appuie sur les habitudes alimentaires des Brésiliens en santé plutôt que de s’attacher essentiellement aux données scientifiques.

« Il a vraiment une approche différente de l’alimentation. C’est un des guides les plus cités », confirme la professeure à l’UdeM Marie Marquis, qui se réjouit de voir que le prochain Guide alimentaire canadien semble s’en être inspiré.