Mon royaume pour un (autre) livre de recettes

Pour Catherine Lalonde, les bibliothèques servent d’exutoire, tout en répondant à son désir de consommer moins.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Pour Catherine Lalonde, les bibliothèques servent d’exutoire, tout en répondant à son désir de consommer moins.

Hobby secret ou passion non avouée ? Avec un brin d’autodérision, une petite série qui dévoile les plaisirs coupables de quelques journalistes du Devoir.

Quand j’étais petite, je voulais devenir pâtissière.

Dans une perspective enfantine ou rabelaisienne, ma carrière comme journaliste au Devoir est une faillite totale, par manque au quotidien de sucre, de beurre, d’oeufs et de tiguidis de toutes les couleurs à saupoudrer sur les glaçages pour attirer les gamins.

Je garde toutefois de mon aspiration première un amour inconditionnel et inconséquent pour les livres de recettes.

Je. Les. Veux. Tous.

Il faut pour comprendre connaître par ailleurs mon amour d’une littérature pure et dure, dont la poésie ; mon amour pour les écritures d’avant-garde, celles qu’on peut dire même élitistes. Sans n’être que snob — je me vautre sans culpabilité dans les polars, même les plus mauvais, et les grandes narrations —, je revendique souvent à grands coups de gueule l’importance du livre de littérature, plutôt que celui de divertissement ou de consommation.

Sauf pour les livres de recettes, avec lesquels j’entretiens un rapport pornographique. Je les consomme de manière compulsive, salivant pavloviennement sur les photos — car il FAUT des photos ! —, oubliant un livre aimé dès qu’un nouveau plus fort, plus musclé, au papier plus doux et plus glacé, aux appas plus appétissants, sort.

Catastrophes culinaires

Ce cycle pas vicieux est éternel : car la lecture n’engendre aucune satisfaction finale, une recette intéressante n’entraînant que la recherche d’une autre similaire, afin de trouver comment pimper davantage ce mets que je ne ferai probablement jamais ; ou tirant vers la quête de celle de l’accompagnement, ou du dessert, de ce festin de Tantale — autant que de Sisyphe, finalement, qui ici pousse et repousse éternellement un lourd rocher de feuilles signées par Marilou, Oliver, Paltrow, Garten, Hay et consorts. Les livres de recettes m’aspirent en un cercle infini de désirs jamais éjaculatoires (quoiqu’avec ma propension aux explosions et aux catastrophes culinaires en tous genres, on pourrait en discuter…) tout à fait similaire à la fréquentation qu’inspire chez certains You Porn.

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« Est-ce parce que tu aspires, peut-être inconsciemment, à être une domestic goddess », une déesse domestique, selon l’expression de Nigella Lawson, m’a un jour demandé une amie ? La réponse est noui. Je réfute de tous poils, ne serait-ce que pour des raisons politiques, l’image de la fée Clochette du logis qui sait « attraper son homme par le ventre » et qui se plaît à cuisiner en nuisette et stilettos dans de gracieux nuages de farine (les accidents culinaires n’ont pas la même portée esthétique chez tous, croyez-en mon expérience de critique en arts vivants. Les miens tiennent davantage des combats dans Ghosbusters).

Mais je reste teintée indélébilement par l’effet rassembleur qu’avaient mes grands-mères, que j’attribue surtout en un réducteur amalgame à leurs tablées. Je suis griffée par l’amour que je portais aux biscuits Chipits de l’une et aux « mietteux » de l’autre ; marquée par l’amour qu’elles passaient ainsi, elles qui étaient réservées de paroles. Et comme mon quotidien se joue davantage hors de la maison que le leur, je suis en quête constante de la recette magique, alchimique, qui transformerait en festin huit ingrédients (de préférence non épluchés, non coupés) crissés en une casserole, après un doux mijotage de 20 minutes. De livre en livre, de recette en recette, une étape à la fois, je m’approche tranquillement du titre d’Absolue Souveraine Intergalactique des Biscuits aux Pépites de Chocolat auquel j’aspire. (N’essayez même pas. Je ne vous donnerai jamais ma recette.)

La reine des biscuits

Ajoutez à cela une part d’orthorexie alimentaire, bien contrôlée mais présente, qui fait valoriser la bouffe maison, et une propension naturelle à profiter, dans les plaisirs des sens, à l’expansion du goût, et vous aurez l’essentiel des éléments qui provoquent ma névrose socialement acceptable.

Une névrose que je ne cherche pas à soigner, mais que je dois cadrer. Les bibliothèques me servent d’exutoire, tout en répondant à mon désir de consommer moins — surtout depuis que je me suis mise à y réserver des titres précis, et que je sais que je peux le refaire cinq fois dans l’année pour un même livre si je le désire. Je m’impose désormais également de faire des recettes de ces bouquins en série, plutôt que de simplement les manger des yeux. Incarnons, faisons, réalisons. Passons du rapport de consommation pornographique à la relation — surtout que, dans ce cas précis, c’est beaucoup plus cochon.

Et je ne tente plus de cacher ma joie, incommensurable, quand la chair de ma chair, cinq ans presque six, accourt du fond de la maison aux premières notes du batteur en criant « Est-ce que je peux t’aider ? » et que je sais qu’il finira de la pâte dans ses cheveux trop blonds, se léchant les doigts, et disant « Maman, t’es vraiment la Reine des biscuits ».

2 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 4 janvier 2019 06 h 59

    Chronique savoureuse

    Asprit que c'était bon !

  • Lucette Lupien - Abonnée 4 janvier 2019 11 h 30

    Je suis dac

    Chère Catherine,

    Je vous rejoins très bien là.
    Mon fantasme, c'est de me retrouver coincée embarrée une fin de semaine dans une librairie comme la librairie du Square, avec un coin SAQ au fond. Le bonheur!

    Lucette Lupien