Les végétariens ne restent pas sur leur faim aux Fêtes

Les traditions culinaires ne se perdent pas, elles évoluent, s’adaptent.
Photomontage: Le Devoir Les traditions culinaires ne se perdent pas, elles évoluent, s’adaptent.

Dinde farcie, tourtière et ragoût de boulettes : les plats vedettes de Noël sont de plus en plus boudés par nombre de Québécois devenus végétariens. Mais tirer un trait sur la viande ne veut pas dire abandonner la tradition.

« Dire qu’être végétarien, c’est juste manger du tofu et des légumes, c’est un mythe. On a plein de solutions de rechange à la viande, même pour Noël : cretons aux lentilles, tourtière au millet, pâté aux champignons, boulettes végé… On se gâte aussi ! » lance au bout du fil Danielle Paquette, présidente de l’Association végétarienne de Montréal.

Pour des raisons de santé, Mme Paquette a décidé de rayer viande, poisson et tout aliment d’origine animale de sa liste d’épicerie depuis cinq ans. Et lorsque vient le temps de fêter Noël dans la famille de son conjoint à Rimouski, la tradition veut qu’ils apportent leurs propres plats gastronomiques végétariens. « C’est moitié-moitié sur la table : il y a nos plats végétariens et, à côté, leurs versions carnivores. Ça nous permet de partager et de leur faire découvrir les options végétariennes auxquelles ils ont moins accès là-bas. »

Soucieuse de ne pas déroger à ses habitudes alimentaires, elle n’en est pas moins attachée aux traditions. La fin d’année reste un moment festif, où l’on prend le temps de cuisiner des mets que l’on ne mange pas au quotidien, que l’on soit végétalien ou non, selon elle. « C’est aussi une façon de manger ce que tout le monde mange, de ne pas se retrouver avec quelque chose de différent de l’assiette de nos voisins de table. Le repas de Noël, il faut que ce soit un moment rassembleur, un moment de partage », poursuit-elle.

La tourtière au millet figure également au menu du 25 décembre de Mejeena Baron Fournier, 19 ans, devenue végétarienne il y a deux ans. « J’ai eu beaucoup de discussions avec mes parents, pour qu’ils comprennent pourquoi je ne voulais plus manger de protéines animales, que ce n’était pas juste pour les déranger », explique-t-elle.

Si on ne nous montrait pas des images et des publicités de la grande et belle famille à table prête à manger la dinde de Noël, est-ce qu’on mangerait de la dinde ?

Si ses parents tentent de l’accommoder le plus possible, lui préparant par exemple une tourtière végétarienne au repas des Fêtes, la plupart du temps ils manquent d’idées et lui servent encore du poisson. « Je fais une exception avec le poisson, car je vois bien qu’ils font beaucoup d’efforts pour m’accommoder, confie-t-elle. C’est toujours un peu délicat d’être végétarien quand tu es invité à souper. »

Quand la tradition prend le dessus

De son côté, Naomie Bleau — végétarienne depuis quatre ans — fait plutôt du repas de Noël dans sa famille toute une exception. « Ma grand-mère nous reçoit et fait le même repas depuis des années : c’est pâté à la viande, ragoût de boulettes, patates et salade de chou. Par politesse et aussi pour respecter cette tradition familiale, je me vois mal arriver et demander à manger autre chose », confie la jeune femme de 24 ans, originaire de Québec.

Mais lorsqu’elle reçoit des convives, l’habituel repas de Noël passe à la trappe. « Je vais faire un plat mexicain végétarien, par exemple. On fait tous plusieurs repas pendant les Fêtes, tout le monde a déjà eu sa dose de dinde rôtie ou de pâté à la viande. Au moins ça fait changement. »

L’attachement aux traditions alimentaires n’a rien d’étonnant, assure Geneviève Sicotte, professeure de littérature à l’Université Concordia. Elle y voit une quête de sens. « Ces rituels, nous les réactivons particulièrement pendant la période des Fêtes, quand nous préparons et consommons des plats emblématiques, souvent nostalgiques, liés à nos traditions. »

Mais, à ses yeux, les Québécois ne réalisent pas à quel point ils sont aussi influencés par l’industrie alimentaire qui multiplie publicités et rabais pendant cette période de l’année pour inciter à plus consommer, « au nom de la tradition ». « Si on ne nous montrait pas des images et des publicités de la grande et belle famille à table prête à manger la dinde de Noël, est-ce qu’on mangerait de la dinde ? » s’interroge Mme Sicotte.

Des habitudes qui évoluent

« La fameuse dinde de Noël est arrivée tard au Québec, à partir des années 1950 seulement. Avant ça, on ne jurait que par le porc », raconte l’historien de la cuisine québécoise Michel Lambert.

Abattu à l’époque au début du mois de décembre, lors des premiers gels, pour pouvoir le conserver plus facilement, le porc donnait toutes sortes de recettes : pâtés, charcuterie, ou encore boudin, qui étaient servis pour Noël.

« De mes 76 ans, je me souviens que dans ma famille on mangeait tout du porc, pas de gaspillage, de la tête aux pattes, se souvient M. Lambert. La tradition a un peu changé, maintenant on a les pâtés à la viande, les cretons, les ragoûts de boulettes. Mais dans tout ça, c’est la “religion du porc” qui s’exprime encore. »

Les traditions culinaires ne se perdent donc pas, elles évoluent, s’adaptent, selon lui. Il donne l’exemple du pâté à la viande, qui d’une région à l’autre, d’une ville à l’autre, et même d’une famille à l’autre, ne contient pas les mêmes ingrédients. « À la base, on y mettait du porc, on a ensuite mélangé avec du veau. Parfois, c’est juste de la dinde hachée. Un seul plat est tellement variable, il n’est pas étonnant de voir les végétariens se l’approprier aussi à leur façon. »

Il fait également remarquer que la société québécoise est plus multiculturelle qu’il y a une cinquantaine d’années, ce qui explique que sushis et fondus asiatiques soient désormais aussi servis en guise de repas de Noël. « Ce qui m’apparaît évident, c’est qu’il y a une attirance pour la nouveauté. On veut goûter, on est curieux des autres cuisines du monde, on veut découvrir. C’est ça, la cuisine », laisse tomber l’historien.