Pas facile de mettre sa poubelle au régime

Jonathan Nordland et Julie Massicotte ont accepté de prendre part au projet-pilote lancé par leur arrondissement.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Jonathan Nordland et Julie Massicotte ont accepté de prendre part au projet-pilote lancé par leur arrondissement.

Devant la croissance du mouvement zéro déchet au Québec, Le Devoir a décidé de suivre pendant huit mois une des familles participant au projet-pilote zéro déchet lancé par Rosemont–La Petite-Patrie en octobre. Premier arrêt : l’épicerie.

Qui souhaite adopter un mode de vie zéro déchet n’y parvient pas du jour au lendemain. Réduire l’emballage du panier d’épicerie, tout en favorisant des produits locaux et biologiques, reste tout un défi au Québec, où boîtes en carton, boîtes de conserve et pellicules de plastique continuent d’envahir les rayons.

« Pour tout ce qu’on achète, on se demande s’il y a une solution zéro déchet. Si je vais dans un magasin et que les poivrons sont emballés, je ne vais pas les prendre, je vais en chercher ailleurs, sans plastique autour », lance Julie entre deux étalages de légumes d’une petite épicerie de quartier de la rue Masson.

Comment réduire la taille de nos sacs-poubelle?

 

 

Mi-octobre, Julie, son conjoint, Jonathan, et leurs enfants, Willem (15 ans) et Matheo (9 ans), se sont lancés dans l’aventure du mode de vie zéro déchet. La famille était déjà habituée à recycler, à composter ainsi qu’à prioriser les produits de seconde main, mais elle souhaitait en faire encore plus.

Si en seulement deux mois de simples gestes ont permis de diminuer considérablement le contenu de leurs poubelles, abandonner leurs anciennes habitudes de consommation leur apparaît pour le moment difficile. Quelques entorses à la règle demeurent.

« On préfère manger local ou bio, mais ça vient souvent dans des sacs plastique, surtout dans les petites épiceries de quartier, étonnamment. Après, si c’est un aliment qu’on aime beaucoup, comme les bananes qui viennent d’ailleurs, on ne va pas se priver non plus. On fait encore des choix, selon nos goûts ou les prix, on trace nos limites », illustre Julie.

Elle donne aussi l’exemple des tomates en conserve, qu’elle continue de glisser dans son panier d’épicerie, tout en sachant pertinemment qu’elles finiront dans son sac de recyclage. Faire sa sauce tomate et la conserver dans des bocaux serait l’option la plus écoresponsable, reconnaît-elle, mais le temps lui manque, ainsi que l’espace de rangement dans sa « petite maison ».

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

« Les enfants ont aussi du mal à comprendre parfois, parce qu’ils voient la boîte à lunch des amis à l’école, confie Julie. Par exemple des Ficello, [les garçons en voudraient], mais maman, elle n’en achète pas, elle coupe des morceaux de fromage et elle les met dans des contenants. »

Elle constate néanmoins que Willem et Mathéo font beaucoup de sacrifices pour s’adapter à ce nouveau mode de vie. « Parfois, on leur accorde un restaurant ou on commande. On met juste plus d’efforts pour trouver des endroits qui ne livrent pas dans des contenants en styromousse. »

Tout un circuit

Faire la guerre à l’emballage demande donc de la volonté, du temps, de l’apprentissage et de l’organisation. La famille n’hésite pas à s’arrêter dans différents magasins pour trouver les produits dont elle a besoin sans que ceux-ci viennent avec une « montagned’emballages ».

Il faut dire que vivre dans le quartier de Rosemont–La-Petite-Patrie est un atout pour produire zéro déchet, concède Julie. La rue Masson regorge de petites épiceries locales et compte aussi de grandes chaînes alimentaires. Les épiceries en vrac s’y sont aussi multipliées dans les dernières années.

Il suffit à Julie et Jonathan de marcher un coin de rue pour remplir leurs bocaux de riz, de dentifrice, de croustilles ou encore de pâtes de criquets. Une façon de diminuer encore plus ses déchets, et surtout d’éviter le gaspillage alimentaire. « La crème, par exemple. On utilisait rarement tout le pot, donc on finissait par jeter ce qu’il restait une fois passée la date d’expiration », explique Julie.

« Ils sont chanceux ! Dans certaines villes de région, on peut attendre encore longtemps avant d’avoir une épicerie en vrac », commente de son côté Cindy Trottier, fondatrice du réseau Circuit Zéro Déchet, qui permet de trouver des commerces où s’approvisionner sans emballage au Québec.

En visitant certaines villes de la province — où elle donnait des conférences sur la consommation écoresponsable —, elle a constaté que beaucoup de Québécois n’ont d’autre choix que de faire leurs emplettes dans les grandes chaînes d’alimentation, faute d’avoir de petites épiceries de quartier. « Les gens qui veulent devenir zéro déchet sont bloqués, car les Metro, IGA et Maxi de ce monde refusent qu’on apporte nos contenants à cause de règles d’hygiène strictes. Difficile d’aller au-delà des règles. »

Sa recette secrète pour réussir : ne pas avoir peur de changer la façon de remplir son garde-manger.

« Une cuisine zéro déchet, c’est une cuisine minimaliste, explique-t-elle. Pour réduire, il faut réapprendre à manger en simplifiant nos menus, en revenant aux produits de base, en y allant en fonction des légumes disponibles non emballés. Personne n’a vraiment besoin de tous les nouveaux produits que les publicités veulent nous vendre. »

Ouverture d’esprit

Elle note néanmoins que les petits commerces locaux semblent de plus en plus enclins à servir leurs clients dans leurs propres contenants. « Il y a cinq ans, quand j’ai commencé à être zéro déchet à Salaberry-de-Valleyfield, où je vis, je me faisais revirer de bord, avec mes plats. Il faut dire que ça se faisait tellement peu, ça surprenait les commerçants plus qu’autre chose. »

De son côté, la directrice des programmes éducatifs chez Équiterre, Colleen Thorpe, croit en un effet d’entraînement : plus les citoyens apporteront leurs contenants, plus ils influenceront d’autres clients et sensibiliseront les commerçants. « Ça deviendra peut-être la norme, un jour. »

Un avis que partagent Julie et Jonathan. Tous deux ont même été surpris d’apprendre — lors de la visite du Devoir — que le département de la poissonnerie d’une épicerie de leur quartier acceptait de les servir dans leurs contenants. « Je n’avais jamais demandé si c’était possible, je sais quoi faire la prochaine fois », laisse tomber Julie, tout sourire.