L’industrie québécoise est-elle prête à accueillir les touristes chinois?

En cette fin janvier ensoleillée, une équipe de tournage d’une chaîne télévision de Guangzhou s’apprête à s’élancer en traîneau à chiens sur les pistes de Saint-Hyppolite. Neige immaculée, air cristallin, chiens huskies aux yeux azur : tout pour séduire les caméras chinoises venues faire le plein d’images exotiques pour un reportage sur les beautés hivernales du Québec.

Ce ne sera pourtant qu’une des escales de la grande virée nordique qu’a préparée Tourisme Laurentides pour ces journalistes et animateurs télé triés sur le volet, invités pour attirer les touristes chinois dans ce coin de pays enneigé. Leur auditoire : les 50 millions d’habitants de la mégalopole formée par Guangzhou et ses villes satellites du sud de la Chine.

Leurs téléspectateurs sauront bientôt tout sur le traîneau à chiens, les moteurs vrombissants des motoneiges, la conduite sportive de voitures sur glace, la glissade sur tube, les bisons touffus de la réserve Athabaska et les sommets givrés de Mont-Tremblant. Ouf !

Virée hivernale

Pour ces journalistes, le sauna sera de mise avant d’attaquer la tournée de Mont-Tremblant en vélo électrique, la descente des pentes en ski, la montée au sommet en gondole couronnée d’un survol de la région en hélicoptère. Bref, un cocktail « 100 % hivernal » que leur a mitonné Fabienne Hervé, chargée de la commercialisation internationale pour Tourisme Laurentides.

Photo: Edphy International Cette jeune Chinoise en visite dans les Laurentides se pâme devant un cerf de Virginie gambadant en liberté au parc Omega.

« Nous sommes la première destination des touristes chinois après Montréal et Québec, dit-elle. Il faut leur vendre nos expériences hivernales, car on s’attend à ce que de plus en plus de Chinois s’intéressent aux sports d’hiver. » L’intérêt de la télévision chinoise pour ce coin de forêt boréale n’est pas né du hasard. Pékin veut amener 300 millions de Chinois à pratiquer les sports d’hiver d’ici aux Jeux olympiques que la ville accueillera en 2022. Rien que ça.

300 millions
C’est le nombre de Chinois que Pékin veut amener à pratiquer des sports d’hiver d’ici aux Jeux olympiques que la ville accueillera en 2022.

Comme tous les représentants de l’industrie touristique québécois, Fabienne Hervé veut saisir la balle au bond et passe deux semaines en Chine chaque automne pour vanter les charmes de notre nordicité auprès de quelque 120 voyagistes de toutes les régions du pays. Ce même week-end de janvier, les principaux acteurs de l’industrie touristique du Québec jouaient leur grand jeu à 65 voyagistes venus de toutes les régions de Chine pour découvrir Québec, son carnaval et son hôtel de glace, les joies de la pêche blanche, de la tire sur la neige, la vie culturelle montréalaise et le hockey sur glace.

« Pour eux, ce sont des éléments qui frappent l’imaginaire. La neige et la glace sont des attraits, car plusieurs Chinois viennent du sud du pays. On mise sur la découverte des expériences propres à l’identité et au territoire québécois », affirme François G. Chevrier, vice-président de l’Alliance de l’industrie touristique du Québec.

Air pur, grands espaces

Mais plus que tout, c’est « ça ! » qui est prisé par les nouveaux touristes chinois, affirme Martin Lachance, chef de l’Office du tourisme de Québec, pointant le ciel bleu perçant de ce matin glacial. « Le ciel bleu, c’est rare chez eux. Ils recherchent l’air pur, les grands espaces, dit-il. Il fallait voir leurs yeux hier à l’Hôtel de glace ! »

« Oui, nos clients sont fascinés par la neige », sourit Yé Ping, vice-président de CCT, un voyagiste de la région de Pékin qui a craqué pour la pêche blanche. « Avant, nos clients voyageaient surtout en groupe pour voir les villes et les musées, dit-il. Maintenant, de plus en plus de jeunes, de familles et de voyageurs seuls sont attirés par les expériences de plein air. »

Mais une fois lancée cette opération charme, encore faut-il pouvoir accueillir ces voyageurs appelés à augmenter en raison de la croissance exponentielle de la classe moyenne chinoise, soutient Jean-François Lépine, directeur des représentations au Bureau du Québec à Shanghai depuis deux ans. « Des millions ont été investis pour ouvrir de nouvelles liaisons aériennes, maintenant il faut livrer la marchandise ! Les Chinois sont des consommateurs aguerris ; s’ils sont déçus, ils ne reviendront pas. »

« Les Chinois ne connaissent pas encore notre visage hivernal. Ils sont ravis de voir ce monde tout blanc. Mais encore faut-il qu’ils puissent obtenir des visas », lance aussi Martine Jing, directrice de l’agence Sinorama, qui estime à 30 % le taux de refus essuyé par les demandeurs chinois de visas canadiens.

Plus que les visas, les exploitants touristiques québécois doivent se convertir au China Ready, n’ont cessé de marteler les porte-parole de l’industrie, tout au long du Sommet Tourisme Canada-Chine tenu à Montréal fin janvier. China Ready ?

Chine : mode d’emploi

De fait, pour obtenir sa part du biscuit chinois, l’industrie touristique tente de généraliser les pratiques susceptibles de faire flancher ces nouveaux visiteurs, appelées China Ready. Un guide de base, développé par Tourisme Québec, énumère les passages obligés pour assurer un séjour confortable à ces honorables globe-trotters.

Parmi eux, menus et programmes en mandarin, accès aux plus populaires modes de paiement chinois en ligne, notamment Alipay et Wechatpay, ainsi que pantoufles, bouilloire et eau chaude disponibles en tout temps. « N’oubliez pas les bouilloires ! » a-t-on martelé tout au long de ce congrès.

« Nous sommes un peuple de café, ils sont un peuple de thé, explique François G. Chevrier. Nous aimons l’eau froide et glacée au repas, ils détestent ça. Ils aiment les déjeuners et les repas chauds. Nous devons être sensibles à ces petits détails et prendre ce virage rapidement. »

Des hôtels se convertissent au mode «China Ready»

Même les hôtels se mettent au mode China Ready. Le programme « Zhou Dao », qui signifie grosso modo « service impeccable » en mandarin, a été créé par le groupe InterContinental pour ses milliers d’employés à travers le monde dans le but d’accueillir le client chinois dans le respect de sa culture.

En voie d’être certifié « Zhou Dao », l’InterContinental Montréal, situé à deux pas du quartier chinois, s’affaire à mettre en place les derniers éléments de ce programme. « Ça inclut une lettre d’accueil en mandarin qui explique aux clients nos services, comme l’acceptation de la carte de crédit UnionPay utilisée en Chine. C’est un incontournable », explique Sébastien Gagné, directeur de l’Expérience invité. Aménagées « à la chinoise », les chambres sont dotées d’un service à thé et de pantoufles. L’application IHG Translator pour téléphones intelligents fait son affaire des problèmes de communication qui pourraient survenir entre employés et clients.

La certification « Zhou Dao »
Mais n’est pas certifié « Zhou Dao » qui veut. Présenter correctement une carte d’affaires, éviter certains chiffres dans l’attribution des chambres — les Chinois, parfois superstitieux, associent le « 4 » à la mort — et ne jamais faire perdre la face à un client asiatique sont autant de notions d’étiquette inculquées au personnel de l’hôtel.

« Des fleurs blanches — qui représentent aussi la mort — dans la suite d’un VIP chinois ? Non, ce n’est pas une bonne idée ! » note le directeur. La clientèle chinoise présente toutefois un défi majeur pour un établissement public nord-américain : elle fume beaucoup. Mais Bernard Chênevert, directeur général de l’hôtel, ne s’en inquiète guère. « Si on ne peut permettre de fumer au restaurant ou au bar, on laissera (les clients) fumer dans certaines chambres, quitte à faire le grand ménage après le départ. »

« C’est un marché qui nous semble fascinant et qui a un potentiel de croissance incroyable », conclut-il.

Carolyne Parent

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