Le «cotravail», un modèle qui continue son expansion

On comptait en 2015 pas moins de 1084 espaces communautaires de travail dans 634 villes de 92 pays. Montréal et le Québec sont du nombre, avec une trentaine d’espaces dans la métropole et une vingtaine ailleurs au Québec.
Photo: Brendan Smialowski Agence FRance-Presse On comptait en 2015 pas moins de 1084 espaces communautaires de travail dans 634 villes de 92 pays. Montréal et le Québec sont du nombre, avec une trentaine d’espaces dans la métropole et une vingtaine ailleurs au Québec.

Il y a un peu plus de 10 ans naissait le « cotravail » (le partage d’espace de travail), véritable révolution dans le monde du travail. Loin d’être éphémère, le phénomène est en pleine explosion à Montréal, comme partout sur la planète. Au Québec comme ailleurs, il est devenu un propulseur de l’innovation. Bilan.

Selon des études réalisées par l’entreprise californienne Intuit, plus d’un million de travailleurs dans le monde s’activeront dans des espaces partagés de travail d’ici 2018. Le nombre de ces lieux où des pigistes partagent tantôt un toit, tantôt leur savoir-faire tantôt leur carnet de clients, a bondi de 36 % en 2016.

On comptait en 2015 pas moins de 1084 de ces nouveaux repaires pour pigistes dans 634 villes de 92 pays. Montréal et le Québec sont du nombre, avec une trentaine d’espaces de ce genre recensés dans la métropole et une vingtaine ailleurs au Québec. Et le mouvement n’est pas près de s’essouffler, à en croire les plus récentes études réalisées sur la question.

Dopé par les changements technologiques, l’effondrement des structures traditionnelles de travail, mais surtout l’explosion de la sous-traitance, le phénomène a encore de belles années devant lui, affirme Emmanuelle Toussaint, auteure d’une thèse de maîtrise en gestion internationale sur l’état de ce phénomène à l’Université de Sherbrooke et à l’École supérieure de commerce et de management de Poitiers, en France.

« Montréal suit la courbe observée dans d’autres villes créatives, comme Berlin, où se concentrent beaucoup de talents dans le domaine de la créativité. Berlin est un repaire, mais c’est l’Espagne qui abrite la plus forte concentration d’espaces de coworking par habitant, notamment à Barcelone, où le phénomène a été amplifié par le fort taux de chômage, la crise économique et le grand nombre de bureaux inoccupés. Tous ces facteurs ont obligé de nombreux travailleurs à s’organiser », explique la chercheuse.

Depuis la naissance du tout premier espace communautaire de travail en Californie en 2005, Spiral Muse, l’image de ces espaces hors norme souvent associés aux hipsters et autres geeks a bien évolué.

Selon l’enquête menée au Québec par Emmanuelle Toussaint, les espaces communautaires de travail recrutent non seulement des créatifs, des entrepreneurs de jeunes pousses et autres pigistes liés aux nouvelles technologies, mais aussi nombre d’avocats, de comptables, de spécialistes de la finance et tout un éventail de professionnels attirés davantage par les possibilités de réseautage que par le partage du loyer.

Le profil des autres coworkers devance le coût du loyer ou même la localisation des espaces dans les attraits jugés les plus importants    

Carrefours recherchés

« Les sondages montrent que ce qui est le plus recherché par la clientèle, ce sont les possibilités de réseautage. Le profil des autres coworkers devance le coût du loyer ou même la localisation des espaces dans les attraits jugés les plus importants », affirme Emmanuelle Toussaint.

Plus que de simples espaces à coûts partagés, ces nouvelles zones de travail sont d’abord perçues comme des occasions de partage de savoir-faire, de contacts et de socialisation.

Les espaces les plus courus sont d’ailleurs ceux qui s’adressent à une niche de travailleurs et dont les gestionnaires excellent à stimuler l’interaction entre leurs divers membres, tant lors d’événements de formation que lors de conférences ou de lunchs collectifs.

« Les gestionnaires d’espaces sont là pour animer l’endroit, car même si les gens adhèrent à un espace de coworking, les interactions ne se font pas toujours naturellement. Le rôle du gestionnaire est de voir quelles collaborations pourraient être profitables pour ses membres », explique Emmanuelle Toussaint.

C’est le cas notamment du Lori Hub, un espace logé dans le sud-ouest de Montréal destiné aux femmes entrepreneurs qui, comme son nom l’indique (Ladies of Real Influence), cherche à favoriser l’entrepreneuriat féminin. Au menu : conférences par des femmes d’affaires modèles, conseils pour créer une entreprise et déjeuners d’affaires. Idem pour la Maison Notman, qui rassemble essentiellement de jeunes travailleurs et des start-up associées au Web.

40%
Pourcentage de main-d’oeuvre des pays développés qui sera composée de pigistes, de contractuels indépendants et d’entrepreneurs en 2020.

Source INTUIT 2020

Collaboration plutôt que concurrence

Plutôt que de voir les autres membres comme de potentiels concurrents, ces « cotravailleurs » valorisent le réseautage et l’échange de savoir rendus possibles par la proximité de nombreux autres professionnels de domaines connexes, affirme Emmanuelle Toussaint.

« Des gens viennent de la Rive-Sud ou de la Rive-Nord pour travailler dans des espaces sur le Plateau uniquement afin de rencontrer les autres coworkers et de profiter des offres de formation », soutient Mme Toussaint.

Par contre, d’autres espaces misent plutôt sur la mixité de la clientèle et vont jusqu’à offrir une adhésion exclusive à certains professionnels, comme des avocats ou des comptables, qui cherchent d’abord à recruter des clients au sein du même lieu de travail.

 

Tremplins pour l’innovation

Même si les espaces communautaires de travail demeurent peu connus du grand public et perçus par plusieurs comme des lieux pour pigistes marginaux, le recul de la dernière décennie montre que ces espaces atypiques sont de réels tremplins pour l’innovation.

Depuis sa création en 2012 à Chicago, l’espace 1871 — un des neuf espaces technologiques du réseau Google abritant 250 jeunes pousses du milieu des technologies — a engendré plus de 80 entreprises, qui ont favorisé la création de 25 000 emplois.

La vitalité du mouvement a souvent favorisé l’émergence de véritables centres technologiques dans plusieurs villes créatives, en aidant de jeunes entrepreneurs à partager savoirs et ressources à un coût très faible, constatent plusieurs études.

Une enquête menée au Québec établit que le coût moyen de location d’espace partagé de travail est de 320 $ par mois pour un bureau fixe, et seulement 195 $ par mois pour un bureau flexible.

D’après des sondages réalisés par Deskmag, la proximité que permet ce nouveau mode de travail est un terreau fertile pour la créativité. Plusieurs travailleurs rapportent d’ailleurs avoir vu leur concentration et leurs revenus augmenter depuis leur adhésion.

Reste que plusieurs espaces communautaires de travail créés au Québec ont encore du mal à s’autofinancer et rares sont ceux qui peuvent compter sur la seule adhésion de leurs membres pour rentrer dans leurs frais. Plusieurs espaces, dont La Gare, dans le quartier Mile-End, ont dû trouver des partenaires publics ou privés pour tirer leur épingle du jeu. D’autres, comme la Maison Notman et le Lori Hub, se sont tournés aussi vers le sociofinancement pour assurer leur pérennité.

Travailler autrement

Chose certaine, ces nouveaux lieux de travail répondent à une proportion grandissante de travailleurs autonomes, désormais surnommés « nomades numériques », dont les besoins particuliers sont bien réels. « La technologie leur permet de travailler quand et où ils veulent, mais ils cherchent à contrer l’isolement et ont besoin de réseauter. Ils sont jeunes et veulent concilier leur vie de travail avec la vie familiale », explique la chercheuse.

Ouverts 24 heures par jour, sept jours par semaine, ces espaces sont moulés sur mesure pour les travailleurs férus d’horaires atypiques. Et il est fort probable que cette façon de faire deviendra le lot de plus en plus de professionnels dans les années à venir.

Selon l’étude Global Coworking Survey 2015, seulement 30 % des adeptes du partage d’espace de travail travaillent entre 9 h et 17 h, et 4 % se rendent tous les jours à leur travail. Ces nouveaux oiseaux du marché du travail sont âgés en moyenne de 22 à 44 ans.

Alors que les travailleurs autonomes comptent pour 14 % de la main-d’oeuvre au Québec (2015), ils représentent plus de 15 % de la main-d’oeuvre en Ontario et plus du tiers de la masse des travailleurs aux États-Unis. Selon les projections actuelles, cette proportion de travailleurs ne formera pas moins de 40 % de l’ensemble de la main-d’oeuvre aux États-Unis en 2020.

Travailleurs autonomes

53,7 millions de travailleurs autonomes dans le monde

États-Unis : 34 % de la main-d’oeuvre

Québec : 13,6 %

Ontario : 15,3 %

Le coworking en chiffres

Dans le monde

1084 espaces dans 634 villes de 92 pays

(plus de 58 000 postes de travail)

Au Québec

Environ 30 espaces de coworking sur l’île de Montréal et environ 50 au Québec

Sources : Freelancers Union 2015, Cirano, 2015, (PME MTL, 2016)
 
4 commentaires
  • Louis Germain - Abonné 18 avril 2017 09 h 02

    Pourquoi le mot «coworking»?

    Peut-on expliquer pourquoi on utilise le terme «coworking» au lieu de «cotravail»? Souvent, un mot anglais est utilisé pour désigner une technologie, une pratique inventée au USA et lorsque le mot équivalent, en français, est une périphrase, est trop long ou compliqué. Dans ces cas, soit.
    Mais dans ce cas-ci, la pratique n'est pas plus américaine que canadienne ou québécoise, le mot en français n'est pas plus long, sonne bien et décrit le phénomène, tout simplement.
    Alors pourquoi, une fois de plus, cette anglicisation déraisonnée et déraisonnable de notre langue?
    Misère...

    • Pierre Robineault - Abonné 18 avril 2017 10 h 18

      Pourquoi? Mais pour les mêmes raisons qu'en France, voyons! Entendu il y a peu dans un reportage français: "Les start-up de France se lancent de plus en plus dans le coworking." Le tout exprimé ainsi: "Les startoppes ... dans le covorquigne." Car voyez-vous, monsieur Germain, cette façon d'organiser le travail là-bas faicliterait, y dit-on, le compagnonnage offshore!
      C'est-y pas beau ça? ;-)

  • Jean-Pierre Petit - Abonné 18 avril 2017 11 h 44

    L'anglophilie dure perdure et endure

    Co working quelle horreur! Co-travail, co-labeur co-tache on a le choix. Toujours se tourner vers la langue impériale coupe les racines à des arbres etymologiques français de bon aloi. On a inventé le courriel pas si mal et le pourriel seul l'himalaya du snobisme français empêche de leur adoption universelle. Résistons à l'anglicisme.

  • Jean Richard - Abonné 18 avril 2017 13 h 29

    Occasion ratée pour le Devoir

    En Espagne, on a adopté le mot cotrabajo, un mot qui respecte les normes linguistiques de la langue. Quiconque parle français et apprend l'espagnol constate très vite à quel point l'orthographe de la seconde est facile à côté de celle de la première. Pour préserver les acquis d'une réforme orthographique salutaire, les pays hispanophones ont intérêt à intégrer le plus rapidement possible les néologismes en les hispanisant, pour éviter la perte de la transparence phonologique.

    Oublions la France et son snobisme assassin et regardons un peu ce que nous avons fait dans le passé en essayant de continuer sur cette lancée. Il n'y a rien d'excentrique de parler de logiciel ou de courriel au Québec, tout comme il est devenu normal d'écrire bogue au lieu de bug. Le Québec a réussi pendant un certain temps là où la France a lamentablement échoué : faire passer dans la langue des néologismes respectant l'esprit de la langue.

    Maintenant, si vous croyez qu'on a abandonné tout effort, vous vous trompez sans doute. Cherchez sur Google le mot « cotravail ». Vous découvrirez que ce néologisme est passablement répandu (et trop souvent écrit co-travail, au moment où le français aurait intérêt à faire disparaître les traits-d'union aléatoires qui compliquent l'orthographe) et plus, qu'il est officiellement reconnu en France.

    Le Devoir a raté une belle occasion de contribuer au rayonnement d'un néologisme convenable. Dommage ! Si les médias se sentent incapables de faire rayonner le français, qui le fera ?