Avec le mode de vie «paléo», rester sale, c’est du propre!

Une douche dure en moyenne 7 minutes et requiert 65 litres d’eau potable, laquelle repart dans la nature couverte de mousse artificielle.
Photo: iStock Une douche dure en moyenne 7 minutes et requiert 65 litres d’eau potable, laquelle repart dans la nature couverte de mousse artificielle.

Ce ne sont pas des enfants récalcitrants à l’heure du bain, mais des adultes relativement sains d’esprit. Par souci écologique, ou pour ne plus agresser leur peau avec les gels douche synthétiques, les décroissants de l’hygiène se multiplient.

Son blogue s’appelle « The Paleo Mom » (la maman paléolithique) et, dans la mouvance alternative, l’Américaine Sarah Ballantyne est une star. Ses livres de style de vie à la mode des cavernes sont tous des best-sellers.

Après avoir promu le régime « paléo » (constitué de « produits non transformés qui ont existé autour de la période paléolithique »), cette nostalgique de l’ère des hommes en peaux de bêtes s’attaque à la douche, qu’elle ne prend plus que tous les cinq jours, sans eau ni savon, remplacés par des décoctions à base d’argile et d’algues : « Je reçois beaucoup de compliments sur ma peau et, quand j’explique ma méthode, les gens sont sidérés. »

Sarah Ballantyne est formelle : supprimer ablutions et autres « sent-bon » chimiques aide la peau à « conserver ses bactéries saines » et à « restaurer son équilibre naturel ».

Des délires de fana du bio ? Même pas. « Se laver au-delà d’une fois par jour, ou avec des produits trop agressifs, favorise effectivement la sécheresse cutanée et l’eczéma », explique Henning Boehncke, médecin chef du service de dermatologie aux Hôpitaux universitaires de Genève.

« D’un point de vue médical, on peut se laver entre une fois par jour et une fois par semaine sans conséquences néfastes. Par contre, espacer ses douches au-delà d’une semaine favorise les infections par les germes. Et n’oublions pas que l’air n’est plus aussi pur qu’il y a 10 000 ans. On risque un stress de la peau en n’éliminant pas assez ce qui s’y dépose. »

Nous passons deux années de notre vie à nous laver. Combien de ce temps est du gaspillage?

Toilette de chat

Pas de quoi effrayer les « no soap » (sans-savon), toujours plus nombreux avec leurs blogues consacrés à la toilette de chat réduite au strict minimum… Même le rédacteur en chef du respecté magazine The Atlantic, James Hamblin, a intégré cette communauté pour qui l’industrie cosmétique nous pousse à assécher nos peaux avec des produits chimiques, avant de la réhydrater avec d’autres produits chimiques. Gestes aussi inutiles que désastreux pour la planète : « Nous passons deux années de notre vie à nous laver. Combien de ce temps [et d’argent et d’eau] est du gaspillage ? Je me lave toujours les mains, tout le temps, mais j’arrive à ne prendre presque plus jamais de douche », claironne le journaliste dans ses colonnes.

Il faut savoir qu’en moyenne, une douche dure 7 minutes et requiert 65 litres d’eau potable, laquelle repart ensuite dans la nature couverte de mousse artificielle. Alors, certes, les no soap font un cadeau à la planète. Mais pas toujours à leur entourage…

Sentir l’humain

James Hamblin dit s’asperger régulièrement d’huiles essentielles par respect pour ses collègues. Il assure aussi que la peau, libérée du savon, finit par suer moins et « sentir seulement l’humain ». Pas de quoi ravir ceux qui « s’ablutionnent » à la fraîcheur des îles tous les matins.

De la même manière qu’on avait peur de l’eau à cause de la peste au Moyen Âge, les sans-savon craignent la douche à cause de la chimie que tous les produits renferment. L’hygiène est toujours fonction des peurs de l’époque.


Mi-janvier, le New York Times s’amusait d’ailleurs des conséquences olfactives d’une autre tendance lourde : la confrérie des « no poo », des sans-shampoing qui ne s’entretiennent que très ponctuellement le crin, et seulement avec des produits secs.

« Des clients viennent me supplier de demander à leur copine, femme, maîtresse, de se laver les cheveux… parce qu’elles puent ! y raconte Michael Angelo, coiffeur célèbre de Manhattan. Vous seriez choqués d’apprendre combien de clientes disent : “Oh, j’ai fait un brushing il y a dix jours, et une séance de vélo intensif ce matin, mais je n’ai pas lavé mes cheveux du tout.” »

Pas de machine à laver

Cette ferveur pour la toilette a minima s’étend jusqu’à Chip Bergh, le p.-d.g. de la marque Levi’s, qui proclame que son jean « n’a jamais vu de machine à laver. On pourrait se dire que le jean est un vivier de bactéries… mais une bonne nuit au frais à l’air libre devrait le débarrasser des odeurs ».

Même si, en grand puriste, le p.-d.g. boycotte avant tout le lave-linge pour préserver la qualité de sa toile denim, il a inspiré une fervente critique de la société de consommation : l’Australienne Tullia Jack.

Cette étudiante en philosophie a voulu démontrer que l’homme moderne abusait de la lessive, alors qu’il « se salit de moins en moins ». Pour cela, elle a demandé à 31 volontaires de porter le même jean cinq jours par semaine, pendant trois mois. Et tandis que la moitié du groupe a abandonné en cours de route, impatiente d’enfiler des vêtements propres, l’autre moitié semble avoir adoré se prélasser dans le même pantalon. Conclusions de l’étudiante en guerre contre les diktats hygiénistes contemporains qui nous poussent à surconsommer eau, électricité et assouplissants : « Vous n’avez pas besoin de laver vos vêtements aussi souvent que vous le pensez. Les taches vont et viennent, puis se dissipent […] ça laisse seulement l’odeur corporelle. »

Intolérance olfactive

Là encore, le dermatologue Henning Boehncke n’y voit pas grand inconvénient : « Le seul problème avec des vêtements non lavés est qu’ils peuvent devenir des réservoirs à parasites. À part cela, aucun virus, aucune bactérie et aucun champignon ne se développera sur les tissus. Moins laver est, certes, une bonne idée écologique… mais à chacun de juger s’il peut mener une vie sociale ainsi. »

Car l’époque est à l’intolérance olfactive absolue. « Dans son effort inconscient pour refouler la mort, la société met à distance toutes les odeurs corporelles putrides qui rappellent que l’on est périssable, analyse l’anthropologue et philosophe Annick Le Guérer, auteure des Pouvoirs de l’odeur. On ne supporte plus aucune émanation de sueur, des pieds, de laine, de friture… Pourtant, l’odeur corporelle est un adjuvant sexuel. Mais les messages publicitaires ont abouti à un modèle humain désodorisé et reparfumé. »

Ce qui n’a pas toujours été le cas, l’histoire de la toilette intime ayant toujours fluctué, selon elle. Ainsi, les Romains se lavaient plusieurs fois par jour. Mais après la peste noire de 1348, les médecins déconseillèrent l’eau chaude, censée dilater les pores et favoriser la transmission de la maladie. Louis XIV ne prit que deux bains dans sa vie : de son temps, on préférait les saignées pour ôter les humeurs du corps, avant de se badigeonner d’huiles parfumées. Mais seulement si l’on avait les moyens de s’en offrir…

Les peurs de l’époque

L’hygiène privée ne s’est massivement développée qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, grâce à l’arrivée des douches dans les maisons et au développement de l’industrie cosmétique. « De la même manière qu’on avait peur de l’eau à cause de la peste au Moyen Âge, les sans-savon craignent la douche à cause de la chimie que tous les produits renferment. L’hygiène est toujours fonction des peurs de l’époque. »

Les diktats du paléo

Pas de shampooing

Pas de savon corporel

Douches épisodiques

Lavages limités des vêtements

Usage minimal de détergent à lessive

Les Pouvoirs de l’odeur

Annick Le Guérer, Éditions Odile Jacob, Paris, 2002, 320 pages. Aussi: «Le parfum, des origines à nos jours», Annick Le Guérer, Éditions Odile Jacob, Paris, 2005, 416 pages.

10 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 20 février 2017 06 h 47

    Faux prétexte

    Il existe des savons artisanaux dans lesquels on a conservé les huilles naturelles et qui n'assèchent pas la peau.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 20 février 2017 13 h 23

      un savon c'est toujours fait avec de l'huile ou du gras...

  • Maxime Parisotto - Inscrit 20 février 2017 08 h 05

    Allons jusqu'au bout et dormez dans des huttes dans les bois non chauffées l'hiver et refusez la médecine moderne, puis mourrez à 40 ans de vieillesse.

    Bande de petits bourgeois.

    Dans le fond, ça veut vivre au grand air, ne pas se laver et bouffer des racines. Exactement ce que des millions de réfugiés qui sont dans des camps un peu partout voudraient arrêter de faire...

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 20 février 2017 11 h 53

      Philosopher sur l'hygiène est si sensible ?
      Les conformismes sont si confortables ?
      Les dictats sont si raisonnables ?
      Les comparaisons émotives sont si faciles ?

    • Maxime Parisotto - Inscrit 20 février 2017 13 h 21

      ouais ouais les conformistes...on vit tellement en santé et vieux, choyés, dans nos sociétés occidentales qu'on se cherche des problèmes imaginaires pour s'occuper l'esprit...

      Ça permet de croire qu'on est pas comme les autres, qu'on est anti-conformistes...ça fait "hot".

      Penses-tu que les syriens, sous les bombes, se demandent si il faut manger paléo? Ou si il faut se laver avec de l'argile ou du savon? Si c'est un diktat de manger une diète riche en gluten?

      C'est un truc de privilégiés, éduqués, citadins de pays riches.

      C'est juste indécent. Et je suis poli.

    • Caroline Davignon - Inscrit 22 février 2017 19 h 14

      Maxime Parisotto:

      Je ne saisie pas du tout toute cette hargne que vous entretenez pour ces pratiques d'hygiène, qui sont des choix à la fois personnels et politiques.

      D'accord, nous sommes hyper choyés comme occidentaux, mais faut-il faire par exprès pour détériorer encore plus notre monde vu notre situation? Quel est le raisonnement derrière cette idée?

      Je fais le choix de ne plus manger de viande pour ma santé et celle de ma planète, donc je ne suis qu'une bourgeoise? Au fait, mes légumineuses me coûtent beaucoup moins cher que votre steak.

      Et les écologistes? Je n'ose même pas imaginer ce que vous en pensez!
      Désolé, j'en ai fini avec le pessimisme et le fatalisme (les néo-nihilistes branchés!)

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 février 2017 09 h 00

    En écoutant les extras de la série britannique Rome, on apprend que les Romains se débarrassaient des cellules mortes et des odeurs corporelles non pas à l’aide d’eau et de savon, mais à l’aide d’huile d’olive.

    Debout dans une cuvette, ils s’enduisaient et se frictionnaient avec de l’huile d’olive. Puis un esclave enlevait l’excès d’huile en se servant de racloirs appelés strigiles. Recueillie dans cette cuvette, l'huile pouvait être réutilisée.

    Les prostituées de l’époque reconnaissaient les Romains à leur parfum d’huile d’olive.

    Si tous les peuples sur Terre adoptaient notre hygiène occidentale moderne (douches et bains quotidiens ou plusieurs fois par jour), l'Humanité manquerait d'eau potable en quelques mois.

  • Eric Lessard - Abonné 20 février 2017 10 h 36

    Un juste milieu

    Personnellement, je prend ma douche à tous les jours et j'utilise un savon et un champoing naturel qui n'est pas aggressant pour la peau.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 20 février 2017 13 h 24

      naturel?

      Définissez?

  • Denise Gendron - Abonné 20 février 2017 11 h 07

    L'État québécois : déja paléo

    Faudrait pas oublier que la norme pour les patients dans les CHSLD est d'un bain complet par semaine, le reste du temps on se débrouille à la débarbouillette. La meme chose pour les soins de la chevelure.

    Et qu'a répondu le Ministre Barrette au patient qui avait amassé des fonds pour se payer des bains supplémentaires? Que le probleme n'était pas le seul bain par semaine. Ah! dans ce domaine, nous sommes a l' avant-garde.