Les espèces, paiement de tous les maux ?

L’argent comptant reste roi, et pour des raisons simples, selon Kenneth Rogoff, professeur de Harvard et ancien chef économiste du Fonds monétaire international: «Une large part nourrit l’évasion fiscale, la corruption, le terrorisme, le trafic de drogue ou d’êtres humains, et le reste se trouve dans l’économie souterraine, encore massive dans le monde entier.»
Photo: Johannes Eisele Agence France-Presse L’argent comptant reste roi, et pour des raisons simples, selon Kenneth Rogoff, professeur de Harvard et ancien chef économiste du Fonds monétaire international: «Une large part nourrit l’évasion fiscale, la corruption, le terrorisme, le trafic de drogue ou d’êtres humains, et le reste se trouve dans l’économie souterraine, encore massive dans le monde entier.»

Les espèces sont largement utilisées pour des opérations illégales, avance un économiste américain de renom, Kenneth Rogoff. Les faire disparaître résoudrait ce problème, de même que les difficultés actuelles des banques centrales.

Dans une société où le numérique envahit tous les domaines au quotidien, un bastion résiste : l’argent comptant. Selon un sondage récent de MasterCard, il reste le moyen de paiement dans près de 85 % des transactions des consommateurs du globe. Environ 14 000 milliards de dollars passent régulièrement de main en main. Il n’y a même jamais eu autant de monnaie en circulation : les États-Unis ont atteint le niveau record de 1400 milliards de dollars, soit une moyenne de 4200 dollars par Américain, la plupart du temps en grosses coupures.


Et pourtant, ce ne sont pas les autres solutions qui manquent : cartes de débit et de crédit, dont un nombre croissant est équipé de la fonction de paiement sans contact, et, de plus en plus, des applications de paiement mobile, développées aux quatre coins du monde. Ce, alors que les réglementations rendent toujours plus compliquée et coûteuse la détention de liquide. La Banque centrale européenne (BCE) a également décidé de retirer les billets de 500 euros, une façon de pousser les consommateurs à se tourner vers des paiements électroniques pour des achats conséquents.


L’utilisation de ces technologies toujours plus efficaces, bon marché et sécurisées augmente. Dans les pays développés, mais aussi dans les marchés émergents. Des chercheurs ont avancé qu’en Chine, plus des deux tiers des paiements du commerce en ligne se faisaient encore en espèces en 2009. Sept ans plus tard, la proportion s’est renversée, sous l’effet de la multiplication des téléphones intelligents et des porte-monnaie électroniques. Ce qui est vrai pour la Chine l’est aussi dans de nombreux pays d’Afrique où les paiements mobiles se multiplient.


Fin des billets de 100 dollars ?


L’argent comptant reste cependant roi, et pour des raisons simples, selon Kenneth Rogoff : « Une large part nourrit l’évasion fiscale, la corruption, le terrorisme, le trafic de drogue ou d’êtres humains, et le reste se trouve dans l’économie souterraine, encore massive dans le monde entier. » Ce professeur de Harvard, ancien chef économiste du Fonds monétaire international (FMI), connu pour son immense travail sur les dettes publiques, vedette parmi les économistes, prône depuis quelques années l’éradication de l’argent comptant. Jeudi, il publiait un livre, The Curse of Cash (Princeton University Press) pour faire avancer ce débat et détailler sa vision d’une société où les porte-monnaie auraient quasiment disparu.


Depuis quelques mois, le débat a pris. D’autres économistes de renom ont soutenu Kenneth Rogoff, notamment Larry Summers, ancien président de Harvard et secrétaire au Trésor américain entre 1999 et 2001. Ce conseiller de Barack Obama a écrit plusieurs articles, même s’il se limite à défendre l’abolition des billets de 100 dollars, jugeant les petites coupures moins problématiques.


Banques centrales terrifiées


Mais surtout, si le sujet occupe les économistes, c’est que d’autres y trouvent un intérêt particulier, au-delà de l’utilisation douteuse de l’argent comptant. Les banques centrales pourraient voir d’un bon oeil la disparition de la monnaie physique. Un grand nombre d’entre elles, en Europe et en Suisse, ont introduit des taux d’intérêt négatifs pour relancer la machine économique ou lutter contre la déflation. Or elles pourraient être tentées d’en faire davantage puisque l’activité reste anémique. Sauf qu’« elles sont terrorisées à l’idée que les banques commerciales répercutent les taux négatifs sur leurs clients privés et que ceux-ci décident de vider leurs comptes et garder leur épargne en liquide », explique Charles Wyplosz, professeur d’économie à l’Institut des hautes études internationales et du développement. Mais si l’argent comptant disparaît, ce problème s’efface aussi, poursuit-il. C’est un argument qu’utilise d’ailleurs Kenneth Rogoff, persuadé que cela redonnerait la latitude nécessaire aux grands argentiers pour remettre leur économie sur les rails de la croissance.


Interdits bancaires


Le fait que des personnes puissent se retrouver marginalisées n’inquiète pas. « Le nombre de personnes n’ayant pas de compte bancaire est extrêmement faible », avance Charles Wyplosz. Quant aux interdits bancaires, « on peut imaginer un service public, qui permette à tous d’avoir un compte sans autorisation de découvert. »


Même Kenneth Rogoff, le plus grand pourfendeur des espèces sonnantes et trébuchantes, n’est pas complètement radical : « Dans un avenir proche, je propose une société avec moins d’espèces, pas une société sans espèces. » C’est-à-dire que les petites coupures resteraient en circulation pour une période indéfinie. « Cela permettrait d’évacuer certaines inquiétudes », explique-t-il. Notamment celles sur les coupures de courant (qui bloqueraient les transactions). Cela permettrait de garder le côté pratique pour des achats à petite échelle, juge-t-il aussi. À plus long terme, il suggère de remplacer le papier qui resterait par des pièces particulièrement lourdes et compliquées à transporter et à stocker en grande quantité.


Des outils peut-être anachroniques, mais qui répondraient à un point qui froissera peut-être davantage les Européens que les Américains. Pouvoir payer en espèces, c’est garder la confidentialité sur quelques transactions.



L’exemple de la Suède


Théorique, la société sans espèces sonates ? Pas en Suède, affirme Niklas Arvidsson, professeur du KTH Royal Institute of Technology de Stockholm. Ce dernier a mené une étude fin 2015, démontrant que le pays pourrait devenir le premier à voir l’argent comptant disparaître. Ironie de l’histoire, c’est justement dans ce pays que les premières coupures en papier ont été imprimées en 1661.


Application à succès


« L’argent comptant est encore un important moyen de paiement dans de nombreux pays, mais cela ne s’applique plus à la Suède, où l’utilisation de la monnaie physique est faible et diminue rapidement », affirme ainsi M. Arvidsson. Selon des données de la banque centrale suédoise à la fin 2014, les montants en circulation ont diminué à 80 milliards de couronnes suédoises (l’équivalent de 12 milliards de dollars), contre 106 milliards six ans plus tôt. Soit 2 % du PIB suédois, alors que la moyenne dans la zone euro est de 9,7 % et qu’il représente encore 10 % en Suisse (67,4 milliards de francs).


Une évolution qui s’explique par le succès d’une application développée par des banques suédoises et danoises, Swish, pour les transactions entre particuliers. Elle comptait 4 millions d’utilisateurs en février dernier, sur près de 10 millions d’habitants. Mais ce n’est pas la seule explication : M. Arvidsson met en avant une infrastructure technologique particulièrement avancée, un attachement relativement faible à la monnaie papier et la faillite d’un transporteur de fonds qui a semé le doute sur la sécurité de la monnaie en liquide, notamment. Et pour mieux faire avancer la cause : les vendeurs peuvent refuser que les clients paient comptant. Selon la banque centrale, les paiements en liquide ne représentaient plus que 2 % de la valeur de tous les paiements en 2015.


Des billets sous le matelas ?

Il faudrait 298 camions pour stocker tous les euros en circulation. Ou près d’un million de valises. Ou 22 984 lits deux places pour les cacher en dessous. Soit 2075 milliards d’euros (ou l’équivalent de 3045 milliards de dollars). Pourquoi le Financial Times s’est-il mis à faire ces calculs ? Car il n’y a pas que les clients privés qui (re)commencent à envisager le dessous de leur matelas comme une place privilégiée pour garder leurs économies : nombre de banques se demandent s’il vaut mieux continuer de payer des taux d’intérêt négatifs à la Banque centrale européenne — ils sont à 0,4 % pour les dépôts depuis mars — ou si le moment est venu de réfléchir à des stratégies pour les éviter.


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