Moins attrayants, mais excellents

Certains fruits et légumes sont peut-être non conformes à la norme esthétique, mais ils sont irréprochables quant à leurs qualités gustatives et nutritives.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Certains fruits et légumes sont peut-être non conformes à la norme esthétique, mais ils sont irréprochables quant à leurs qualités gustatives et nutritives.

Ils ont l’air piteux, sont fissurés, trop petits, voire carrément difformes, et ils s’apprêtent à envahir nos étals et tables de cuisine. Les fruits et légumes moches font peu à peu leur entrée dans les épiceries du Québec, et des changements réglementaires annoncés cette semaine par le gouvernement libéral du Québec pourraient accélérer la propagation du phénomène.

Carottes à deux queues, pommes « poquées » par la grêle, pastèques au teint plus jaune que vert et pommes de terre bossues étaient autrefois jetées aussitôt récoltées, vendues à des prix dérisoires, puis données en pâture aux animaux de ferme ou encore employées dans l’industrie de la transformation alimentaire pour finir en confiture ou en sauce à spaghetti. Ils seront désormais en vente bien en vue dans les épiceries détenues par les groupes Loblaws (Maxi, Provigo, L’Intermarché), et Sobeys (IGA, Rachelle-Béry, marchés BoniChoix et Tradition) ne ferme pas la porte à en placer dans ses étals de façon permanente. Walmart a pour sa part annoncé qu’il en ferait autant dans certains de ses magasins américains, signe que cette façon de lutter contre le gaspillage alimentaire gagne en popularité.

Ces légumes ont la même valeur alimentaire et le même goût que les aliments « standards », mais peuvent se vendre jusqu’à 30 % moins cher, souligne Thibaut Martelain, cofondateur de l’entreprise montréalaise Second Life, une plateforme d’achat en ligne d’aliments moches. Il voit d’un bon oeil cette tendance chez les grands épiciers, responsables jusqu’à récemment de bien du gaspillage alimentaire. « Pour eux, c’est très à la mode maintenant, les légumes imparfaits, et ça permet de se distinguer des compétiteurs. C’est également bon pour l’image que projette l’entreprise sur les plans social et environnemental », souligne l’expert en marketing.

« Cela permet aussi d’aller chercher une clientèle qui achète souvent peu de légumes en raison du prix », ajoute-t-il.

Diversifier l’offre

En 2013, un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) concluait que la nourriture produite sans être consommée engloutit chaque année un volume d’eau qui équivaut au débit annuel du fleuve Volga, en Russie, en plus d’être responsable du rejet dans l’atmosphère de 3,3 gigatonnes de gaz à effet de serre.

« Nous sommes tous appelés — agriculteurs et pêcheurs, industriels de l’agroalimentaire et de grande distribution ; gouvernements locaux et nationaux, consommateurs individuels — à faire des changements à tous les maillons de la chaîne alimentaire pour éviter les gaspillages, et, quand ce n’est pas possible, à réutiliser ou recycler la nourriture », déclarait alors le directeur général de la FAO, José Graziano da Silva. Toute la nourriture gaspillée, y compris les fruits et légumes imparfaits, suffirait à nourrir les quelque 870 millions d’êtres humains souffrant de malnutrition dans le monde, concluait également l’étude.

Loblaws avait déjà commencé à vendre des pommes de terre imparfaites sous la marque Sans nom l’an dernier, et IGA répétera cette année son initiative Drôles de fruits et légumes, entamée en 2015 et ayant mené à la vente de 3,6 tonnes de fruits et légumes moches pendant la période des récoltes. Cette année, la campagne se déroulera du 11 août au 21 septembre, et six variétés de produits québécois imparfaits seront distribuées partout au Québec, souligne la porte-parole Judith Dontigny.

En annonçant lundi l’abrogation du Règlement sur les fruits et légumes frais, le ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, Pierre Paradis, est venu faciliter la vente de ces légumes imparfaits. « Le Règlement sur les fruits et légumes frais avait pour seule fin de standardiser l’apparence des produits pour la vente, il n’était plus actuel et devait évoluer en fonction des attentes des consommateurs, a souligné le ministre dans un communiqué. Les entreprises pourront diversifier leur offre et les entrepreneurs agricoles auront la possibilité de vendre une plus grande partie de leur production. Les consommateurs auront un plus grand choix, tout en étant assurés de se procurer à meilleur prix des produits sains qui répondent aux standards de salubrité. »

Pression sur les agriculteurs

Tous n’accueillent cependant pas avec enthousiasme cette annonce. C’est le cas notamment de l’Association des producteurs maraîchers, qui craint que cela mette une pression supplémentaire sur les agriculteurs afin d’alimenter à des prix inférieurs les grands épiciers, et donc, à leur vendre de plus en plus de leur production au rabais.

Par ailleurs, les épiceries Metro n’ont pas l’intention, elles, d’emboîter le pas à Sobeys ou Loblaws. Il existe déjà certaines avenues plus intéressantes pour les fruits et légumes qui ne répondent pas aux hauts standards de qualité de la chaîne, explique la porte-parole Geneviève Grégoire. « On a des standards un peu plus élevés, on veut se démarquer par la qualité, la fraîcheur de nos produits », dit-elle. L’entreprise pourrait toutefois réévaluer la situation à moyen ou long terme.

Ultimement, c’est au consommateur de faire un choix entre les différentes options alimentaires présentées par les épiciers, croit pour sa part Amélie Morency, fondatrice de The FoodRoom, le premier espace de travail collaboratif culinaire à Montréal, et ardente défenseure du concept de recyclage alimentaire. « Les mentalités évoluent, peut-être pas assez rapidement, mais elles évoluent. Ça devient de moins en moins étrange de voir des légumes qui ne sont pas parfaits. Après tout, ils ne sont pas moins bons parce qu’ils sont laids ! » conclut-elle.