La génération qui ne voulait plus posséder

Les enfants de la dernière génération sont devenus consommateurs à la création de l’économie partagée
Photo: iStock Les enfants de la dernière génération sont devenus consommateurs à la création de l’économie partagée

Ils sont nés avec la démocratisation d’Internet et sont devenus consommateurs à la création de l’économie partagée. Pour ces natifs du numérique, la voiture n’est plus synonyme de liberté et dans leur Cloud les suivent, aux quatre coins du monde, leurs objets dématérialisés.

ZEN. Trois lettres couleur pastel décorent le mur de la chambre éthérée de Sara, vingt ans. Au premier étage de la villa familiale, un havre de paix. Presque rien. De minuscules enceintes diffusent par Bluetooth les douces notes folk de The Lumineers, trouvées sur Spotify. « Je n’ai besoin que d’un lit, de mon ordinateur et de mon téléphone portable », résume-t-elle. La chambre de cette adolescente est la fascinante preuve par le vide d’une tendance générationnelle. L’incarnation visuelle de la dépossession de tout.

Marqueurs de leur temps

Grande lectrice, Sara emprunte ses livres à ses parents, à la bibliothèque ou les télécharge sur son iPad, tout comme sa musique ou ses films. « Une fois que j’ai lu un livre, je n’ai pas besoin de le conserver, car je sais que je ne l’ouvrirai plus. » La jeune étudiante en lettres s’informe de l’actualité principalement sur les réseaux sociaux. Tout comme 63 % des jeunes de 20 à 29 ans ayant répondu au sondage du Temps, lancé sur Internet il y a quelques semaines. Chez les 30-39 ans, ils sont 46 % et seuls 39 % des 40-49 ans disent se documenter de cette manière.

Fashionista à petit budget, la jeune fille chine dans les friperies les vêtements qu’elle revendra plus tard, une fois portés. Sur son fond d’écran défilent les photos d’elle et de ses amies à Paris, à Londres ou à Barcelone. Depuis ses 16 ans, ses parents ont compris que, pour son anniversaire, pas besoin de se creuser les méninges, des chèques-cadeaux d’Easyjet faisaient l’affaire.

Marqueurs de temps, Sara et sa génération préfèrent l’usage à la propriété. Leurs parents, nés dans un monde en évolution importante, avaient besoin de se rassurer en possédant. La génération « Z » tient la collaboration pour maître mot et place le partage et la solidarité au sommet de ses valeurs. Appelés à se déplacer, à changer de poste de travail et de pays, ces jeunes sont les produits de « l’économie du partage ».

De lourdes questions

Pour Nicolas Nova, cofondateur de la conférence internationale sur l’innovation LIFT, ce nouveau modèle économique, où nombre de vendeurs et d’acheteurs ont été remplacés par des fournisseurs et des usagers, pose de lourdes questions. « La musique ou les livres, facilement dématérialisables, sont propices à l’échange, mais le cas des voitures par exemple est différent. Nous ne sommes plus aujourd’hui dans une logique d’un véhicule par utilisateur. Faut-il alors changer de modèle de production ? » La valorisation des transformations de produits en services, notamment par leur médiatisation, attire professionnellement les jeunes.

« Ces entreprises perçoivent un pourcentage sur les transactions, mais ne comptent qu’un très petit nombre d’employés. Elles ne redistribuent que peu d’impôts pour les services publics. Cela crée une perturbation majeure. » La démocratisation d’Internet, en 2000, a permis quelques années plus tard à des internautes d’entrer en contact et d’échanger sur des plateformes.

« Du véritable partage, comme le propose Couchsurfing, on s’est professionnalisés et l’on est rapidement passés à une économie du partage. AirBnB, Uber, ce n’est plus du partage au sens noble du terme ! » Nicolas Nova devine aujourd’hui un basculement vers une nouvelle économie : celle de la demande, qui permet aux utilisateurs d’accéder quasi instantanément à un bien voulu. Les voitures autonomes que teste Uber vont dans ce sens.

En 2016, la voiture n’est plus synonyme de liberté, remplacée, peut-être, par des évasions numériques. En Suisse, l’Office fédéral de la statistique confirme cette tendance. La part des détenteurs d’un permis de conduire chez les 18-24 ans est passée de 71 % en 1994 à 59 % en 2010.

La crise de 2008 à l’origine de l’économie partagée ?

Les enfants de la dernière génération sont devenus consommateurs à la création de l’économie partagée. Force est de constater que c’est depuis 2008 que l’économie de partage explose, ce qui coïncide avec la crise des subprimes. « En Amérique et ailleurs, des centaines de millions de familles se sont retrouvées encombrées par une foule d’objets qu’elles utilisaient à peine et endettées jusqu’au cou pour les payer. La réalité les a dégrisées », écrit l’économiste américain Jeremy Rifkin dans La nouvelle société du coût marginal zéro. Depuis, il semble que l’économie plie sous le poids collectif de millions de clients qui optent pour la démarche collaborative pair-à-pair.


Florence, 38 ans, abonnée au covoiturage

« Nous divisons tous les coûts par trois : l’assurance, les services, les pneus d’hiver. Il n’y a finalement que les amendes que l’on ne partage pas ! »

« Si les plus jeunes maîtrisent les ficelles de l’économie partagée, nous, les générations d’au-dessus, ne sommes pas en marge. Je partage une voiture avec mon oncle retraité et une autre famille. Un véhicule pour trois usages. Mon oncle, qui habite à la campagne, l’utilise plutôt en semaine et nous, c’est uniquement pour les loisirs. Nous avons utilisé les services de Mobility pendant quelque temps. Mais nous râlions de devoir transporter les sièges d’enfants chaque fois que nous louions une voiture. La solution du covoiturage s’est donc imposée d’elle-même !

Pour l’organisation, nous fonctionnons par courriels et textos. Et je dois avouer qu’il y a très peu de problèmes. La raison principale du covoiturage ? Les économies. Tout est divisé par trois : l’assurance, les plaques, les services, les pneus d’hiver. Il n’y a finalement que les amendes que l’on ne partage pas ! Pour l’essence, la consigne est simple : chacun remplit ce qu’il a utilisé. Avoir une voiture en ville, c’est la galère ! Et ça nous déculpabilise, de ne pas avoir une voiture par famille. Pour nous, le système de partage ne se limite pas à la mobilité. Entre voisins, nous partageons également les outils de jardinage, l’appareil à raclette et des trottinettes. C’est l’avenir de posséder moins d’objets ! »

Anthony, 27 ans, étudiant et adepte du savoir partagé

« C’est l’ubérisation de l’information, la formation en libre-service. Les Mooc ne remplaceront pas les formations universitaires, mais ont forcé les Universités à se remettre en question, car il s’est agi de concevoir une nouvelle façon d’enseigner. »

« Nouveaux modes de consommation, nouveaux moyens d’apprentissage. Si l’on use plus que l’on cherche à posséder, on apprend aussi de manière moins conventionnelle. J’ai trouvé le moyen de rattraper les bases d’algèbre qui me manquaient en picorant des cours tutoriels de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). J’ai passé ma première année en m’aidant des Mooc sur mon ordinateur.

Mooc signifie Massive Open Online Course. Un professeur de l’EPFL nous donne un cours condensé pendant une dizaine de minutes, puis on teste le sujet par un exercice en ligne et ainsi de suite. Le contenu est le même qu’un cours d’université, la différence, c’est que l’on peut cibler la matière dont on a besoin. Un certificat est délivré aux élèves assidus qui suivent le programme jusqu’au bout. Une cinquantaine de professeurs de l’EPFL se sont prêtés au jeu, depuis le lancement des Mooc en 2012. C’est l’ubérisation de l’information, pour ainsi dire, la formation en libre-service. Les Mooc ne remplaceront pas les formations universitaires, mais ont forcé les universités à se remettre en question, car il s’est agi de concevoir une nouvelle façon d’enseigner. »

Isabelle, 26 ans, étudiante en design industriel

« J’observe autour de moi une tendance à condenser les affaires et à vouloir aller à l’essentiel. »

« J’ai participé cette année avec ma classe à un projet piloté par Ikea. On nous a demandé de créer cinquante objets de base, essentiels à notre quotidien. L’idée est de répondre aux attentes de personnes vivant dans de petits appartements, car c’est ce qui se fera le plus à l’avenir. Nous avons donc planché sur des objets à utilisations multiples, qui peuvent évoluer avec leur possesseur. Le défi m’a beaucoup plu, car j’aime les lieux épurés et que travailler avec Ikea est une occasion exceptionnelle.

Nous avons imaginé des boîtes de rangement qui peuvent s’empiler et faire office d’étagère, mais se transforment également en cartons de déménagement, pour les jeunes qui bougent beaucoup. Nous avons également travaillé à créer une table de cuisine, pensée pour les adeptes du travail à la maison. En l’ouvrant, on a rapidement accès à un espace de travail.

J’observe autour de moi une tendance à condenser les affaires et à vouloir aller à l’essentiel. On expose d’ailleurs les contenus de nos armoires, plus que nos parents ne le faisaient. Il y a cinq ans, Ikea modifiait sa célèbre bibliothèque Billy, car le fabricant de meubles suédois estimait que ses clients avaient modifié son usage et que les plantes et bibelots y avaient remplacé les livres. La profondeur de l’étagère a donc été augmentée, des portes de verre y ont été posées. »
3 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 27 juin 2016 06 h 46

    A suivre!...

    Il est bien qu'ils pensent ainsi mais ils ne sont qu'à l'adolescence et l'effet pernicieux de leur façon de vivre n'a pas encore produit ses effets. Ils sont les enfants qui ont "tout eu" et il est facile de se départir du matériel quand tu es confortable. Uber n'est pas de l'économie de partage, quelle est leur conscience sociale réelle et leur niveau de politisation. Quoiqu'il en soit, ils sont encore jeunes, vivre minimalement à 16 ans ne signifie pas la même chose qu'à 55. L'approche est bien mais il leur reste encore la vie à découvrir, ses obstacles et une pincée de réalisme.

  • Jacques Morissette - Abonné 27 juin 2016 07 h 29

    Intéressant.

    Uber ne fait que jouer sur les mots, à ses propres fins.

  • Jean Richard - Abonné 27 juin 2016 14 h 41

    Mutation réelle ou adolescence-insouciance prolongée ?

    Y a-t-il mutation réelle ou tendance temporaire d'une génération qui a connu l'abondance matérielle plus que quiconque avant elle, et qui a appris que le bonheur n'est pas toujours dans la consommation ?

    S'il y avait vraiment mutation irréversible, il est probable que les acteurs économiques actuels chercheraient à prévenir plutôt qu'avoir à s'adapter trop tard, quand ce sera irréversible ? Prenons le cas de la voiture, sans doute l'objet au sommet des dépenses des gens. Si la voiture dépossédée, qui n'existe que pour l'usage, était vraiment parmi nous, ça signifie qu'une seule voiture servirait à une quinzaine de personnes, donc que la production de telles voitures diminuerait de façon draconienne. De plus, cette voiture dépossédée, purement utilitaire, serait simple, robuste et durable, dépourvue de nombre de gadgets qui attirent les acheteurs. Produite en plus petite série, en tenant compte de ce qui précède, elle pourrait coûter beaucoup plus cher tout en créant de moindres ponctions dans le budget familial.

    Elle pourrait coûter beaucoup plus cher sans qu'on ait besoin de la subventionner comme on le fait maintenant, pour la rendre plus accessible. Or, les gouvernements continuent de la subventionner (très généreusement quand elles transportent des batteries) et les constructeurs misent toujours sur la croissance de la production. Voient-ils clair ou se sentent-ils capable de contrôler les mœurs des gens, comme ils l'ont si bien fait jusqu'à maintenant

    Les fabricants industriels de biens partageables sont-ils prêts à modifier leurs politiques économiques et industrielles ? On croirait que non, mais si la tendance se maintient et que la mutation devient réalité durable, ils n'auront pas le choix.

    Quant aux gouvernements, on est habitué au décalage...