Des puces pour éviter de jeter ses choux gras

Au Québec, nous sommes encore loin de toutes les mesures des autres pays visant à éviter que des aliments se retrouvent dans les dépotoirs plutôt que dans notre frigo.
Photo: Gérald Dallaire Le Devoir Au Québec, nous sommes encore loin de toutes les mesures des autres pays visant à éviter que des aliments se retrouvent dans les dépotoirs plutôt que dans notre frigo.

Le gaspillage alimentaire est un problème mondial auquel de plus en plus de pays veulent s’attaquer. Leur cible ? Les dates de péremption, à l’origine d’une grosse part des aliments jetés aux ordures. L’Allemagne tente un nouvel angle d’attaque : la puce électronique.

Le mois dernier, le ministre allemand de l’Agriculture, Christian Schmidt, jetait un pavé dans la mare en disant vouloir en finir avec les dates de péremption sur les aliments. Une indication qui, à son avis, précipite indûment vers la poubelle des tonnes d’aliments encore comestibles.

Pour y arriver, il brandit une solution inusitée : intégrer aux aliments des puces électroniques qui attesteront de l’état réel du produit à l’aide d’un code de couleur. Du vert (encore bon) au rouge (périmé), la puce indiquera aux consommateurs l’état de fraîcheur du produit convoité.

L’Allemagne a investi pas moins de 10 millions d’euros (14,6 millions $CAN) pour développer, d’ici trois ans, de tels emballages intelligents. Le gouvernement a même amorcé un ballet diplomatique pour convaincre ses partenaires européens d’entrer dans la danse, puisque les règlements sur l’étiquetage découlent encore de normes européennes régissant le commerce et les normes de salubrité sur le Vieux Continent.

Pour l’instant, seuls les Pays-Bas ont emboîté le pas et font tandem avec le pays d’Angela Merkel pour sonder le développement de ces emballages à puces.

Jeter ses choux gras

Selon Éric Ménard, auteur, blogueur et spécialiste du gaspillage alimentaire, l’initiative allemande est à ce jour unique.

« À ma connaissance, ils sont les premiers à sonder cette avenue. En France, il existe encore un système de péremption avec deux dates, celles de la date limite de consommation (DLC), qui témoigne du délai maximal à l’intérieur duquel un aliment demeure sain à consommer, et celle de la date de durabilité minimale (DDM), qui est l’équivalent de notre libellé “meilleur avant” et signale que le produit est encore propre à la consommation mais que son goût ou son état, sa couleur ou son état original peuvent être altérés. »

Or ce double libellé sème la confusion chez les consommateurs, l’appellation variant selon les produits. La DLC est utilisée pour les produits périssables (viandes, poissons, etc.), alors que l’autre, la DDM ou « meilleur avant », touche une foule de produits non périssables, comme le sucre ou les lentilles.

Au final, le procédé assure le roulement continu des produits sur les tablettes, au grand bonheur des commerçants comme des fabricants, mais pousse à tort bien des consommateurs à jeter aux poubelles des produits encore propres à la consommation.

Faut-il éliminer toutes ces appellations nébuleuses ? « Non, je ne crois pas, estime Éric Ménard, qui juge que la date de durabilité, qui témoigne de la fraîcheur d’un aliment, est une information jugée encore fort pertinente par plusieurs consommateurs. » L’emballage intelligent pourrait-il être un compromis intéressant ? « La voie proposée par l’Allemagne est prometteuse, mais la partie n’est pas gagnée », estime ce conseiller en environnement.

« L’emballage bon marché est une façon de réduire les coûts pour les fabricants. Or ce système de puces pourrait être onéreux. Ici, on a encore du mal à abandonner la barquette de styromousse pour des raisons de coût. Et cela, même si les fabricants savent fort bien que c’est ce qui est le plus polluant. L’enjeu du coût va peser lourd dans la balance », dit-il.

De l’étiquetage aux puces, il reste donc beaucoup à faire pour que l’Allemagne, qui souhaite réduire de moitié d’ici 2030 le gaspillage sur son territoire, atteigne sa cible. Pas moins de 82 kg d’aliments par habitant y sont jetés chaque année, dont la moitié sont des fruits et légumes.

Haro sur les supermarchés

Récemment, la France et l’Italie sont montées au front, la première ayant voté en février dernier une loi pour interdire aux grandes surfaces de mettre leurs produits périmés aux ordures ou, pire encore, de les rendre non comestibles en les aspergeant d’eau de Javel pour éloigner les glaneurs et les itinérants.

Désormais, les « invendus » des supermarchés doivent obligatoirement être offerts au rabais, redirigés vers les organismes de charité, l’industrie du compostage ou transformés pour l’alimentation animale. Toutefois, ces nouvelles lois imposées aux supermarchés ne touchent que… 5 % du gaspillage alimentaire en France.

La Belgique, où le pouvoir de délivrer ou non des permis aux grandes surfaces relève des élus locaux, avait été une des pionnières dans le domaine en 2013. Plusieurs villes autour de Bruxelles ont depuis rendu conditionnelle la délivrance des permis aux commerçants de l’alimentation à la revalorisation de leurs déchets.

Le Québec… à la traîne

Ici, on est encore loin de toutes ces mesures visant à éviter que des aliments se retrouvent dans les dépotoirs. Et ce, même si un rapport du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) produit en 2012 évaluait à 32 000 tonnes la quantité d’aliments encore comestibles jetée chaque année par l’industrie agroalimentaire. Ce vaste gaspillage ne comprend pas la nourriture mise aux poubelles par le secteur agricole, ni celle jetée par les consommateurs. Selon des chiffres du Chain Value Management Centre, au moins la moitié des six millions de tonnes de produits alimentaires mis à la décharge chaque année au Canada le sont par les consommateurs.

Au Québec, la nouvelle politique québécoise de gestion des matières résiduelles vise à ce que la totalité des déchets organiques soient détournés des sites d’enfouissement d’ici 2020. « Ici, on n’a pas encore agi sur la question des dates de péremption. Mais la différence dans les cibles visées par le Québec, affirme Éric Ménard, c’est que la politique qui vise la valorisation déchets alimentaires d’ici 2020 s’appliquerait à tous, pas juste au secteur des grandes surfaces. Mais à l’heure actuelle, on est encore loin du compte. »

3 commentaires
  • Marc Davignon - Abonné 16 mai 2016 08 h 12

    Absurdité et dérive.

    Remplacé une date (un imprimé), par une puce (électronique). Il faut dire que le gadget à la cote depuis quelque temps déjà. Les entreprises ont bien remplacé le papier par le tout électronique (sinon, vous payez!).

    Bref, la puce saura dire(!?) la vérité. Il faut le faire! La date pas bonne, trop de gaspillage, mais la puce, elle offrira seulement la vérité. Ce qui auras comme seul résultat possible, moins de gaspillage!

    Que fera-t-on avec les légumes en vrac? La pièce de viande que le boucher vient tout juste de vous découper (qui sait depuis combien de temps la viande est dans son frigo) ?

    Bon! Certains d'entre vous s'opposeront en disant que ceux qui font cela (ceux qui font leurs achats au marché Jean-Talon, par exemple) gèrent très bien le contenu de leur frigo. Le problème c'est pour l'offre du tout emballé, celle de la populace qui, tout compte fait, n'est pas suffisamment bien instruite pour bien gérer leurs aliments!

    Or, avant de donner des courts de finance à la maternelle, offrons-leur des cours de gestion de frigo! Ou, plutôt, des cours de philo pour leurs inculqués le sens critique, comme celui d'être en mesure de faire la différence entre un aliment bon pour la santé ou moins bon (il n'y a pas de date de péremption sur les cannettes de soda seulement celle de sa fabrication ...).

    Et soulignons, au passage, la fabuleuse apparition de l'argument du retard. Merveilleusement savoureux quand la frustration de ne pas avoir de meilleurs argumente pour inciter les gens à agir alors, l'argument massue du «retard».

    Fatigant!

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 mai 2016 11 h 42

    Pendant ce temps-là...

    je lisais récemment qu'une fromagerie changeait les dates de péremption de ces produits emballés en ajoutant plusieurs MOIS à la date d'origine... Mise à l'amende des dizaines de fois, mais toujours ouverte...

  • Audric Laverdière - Inscrit 16 mai 2016 11 h 42

    Prochaine développement domotique?

    Quand est-ce que ton hoummous t'enverra une alerte pour te dire de le manger?