Les banques alimentaires encaissent le choc

La hausse du prix des aliments fait en sorte que les organismes d’aide reçoivent moins de dons.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir La hausse du prix des aliments fait en sorte que les organismes d’aide reçoivent moins de dons.

Les effets de la hausse du prix des fruits et légumes commencent à se faire sentir un peu partout. De plus en plus de travailleurs à faible revenu doivent recourir aux banques alimentaires et aux soupes populaires.

« Le prix des aliments change certainement quelque chose parce que notre achalandage monte tout le temps », explique le directeur de la Bouchée généreuse, Pierre Gravel. Située juste en face du nouveau Centre Vidéotron, à Québec, la banque alimentaire donne des denrées à 1100 personnes par semaine.

Cette semaine encore, une longue file s’étirait devant les locaux de l’organisme lors de la distribution du jeudi midi. D’autres passaient plus tard, après le travail. « On a beaucoup de gens qui nous appellent, qui viennent après l’ouvrage parce qu’ils travaillent au salaire minimum. Ils ne peuvent plus arriver. Alors on leur prépare des boîtes. Avant on ne faisait pas ça », poursuit M. Gravel.

Il a aussi remarqué la présence de nouveaux jeunes, notamment des participants aux programmes d’insertion à l’emploi. « Le chômage ne leur permet pas d’arriver. Même les directeurs des écoles de métiers nous appellent. »

Dans le quartier Saint-Roch, le Café-Rencontre a également vu son nombre de visiteurs croître. « L’augmentation de l’achalandage est significative », note le directeur Simon Fournier. L’achalandage a récemment augmenté de 10 % le midi et de 20 % le matin. Là aussi, on accueille de plus en plus de gens qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts même s’ils travaillent.

Ces dernières semaines, le prix des courgettes a augmenté de 178 %, et celui des oignons verts de 226 %, selon des données fournies par le Groupe d’approvisionnement en commun de l’Est-du-Québec (GACEQ). Cet organisme basé à Québec négocie les prix des aliments pour neuf hôpitaux. « Ça touche tout le monde. On n’y échappe pas, explique le directeur général adjoint, Sébastien Gagnon. Les hôpitaux vont utiliser des stratégies de remplacement. Si l’oignon vert augmente trop, on va par exemple le délaisser pour l’oignon jaune. »

Plus de gens, moins de dons

Chez Moisson Québec on dit qu’il est un peu tôt pour mesurer l’impact, mais la directrice Hélène Côté se fait du souci. « Présentement, tous les mois, on a 35 000 personnes qui font des demandes d’aide alimentaire dans la région de Québec. Mais en septembre prochain, on s’attend à une augmentation importante du nombre de personnes », avance-t-elle. Si elle ne peut pas encore chiffrer cet impact, elle ne doute pas un instant de son existence. « C’est clair. Les gens qui arrivent tout juste [avec leur salaire] basculent vers l’insécurité alimentaire. »

Autre source d’inquiétude : la baisse des dons. L’an dernier, les approvisionnements de Moisson Québec ont décru de 8 % et on prévoit une nouvelle baisse de 6 % en 2016. « Les entreprises vont gérer de façon plus stricte leurs inventaires et ont donc moins de surplus à nous donner. […] On sait qu’on va avoir plus de demandes et on a moins de denrées. »

En effet, la hausse du prix des aliments fait en sorte que les organismes d’aide reçoivent moins de dons. À la Bouchée généreuse, les dons des supermarchés arrivent plus tard. Les épiceries ont l’habitude de céder les produits dont la date d’échéance approche parce que les consommateurs n’en veulent pas. Or d’après M. Gravel, « on voit que le monde en donne un peu moins. Ils étirent la date à la limite ».

Quant au Café-Rencontre, il a plus de difficulté à équilibrer son budget, concède son directeur. « C’est un défi constant de trouver de la viande à un prix abordable. On a budgété au mois de mai et juin, et là on se rend compte que les aliments sont beaucoup plus chers. Les sacs d’oignons, c’est facilement deux fois plus cher que l’an dernier. On continue à livrer la marchandise, mais c’est de plus en plus un casse-tête. »

Quant à savoir si les ventes des épiceries déclinent, difficile à dire. Chez le grossiste au rabais Le Frigo, on peine à évaluer l’impact précis des récentes hausses de prix. Sinon, sur la quinzaine d’épiceries franchisées contactées par Le Devoir, seulement deux ont voulu en parler.

Le gérant d’un Super C a dit n’avoir observé aucun changement, alors que la responsable d’une succursale Metro a dit que « les gens achetaient moins ». Partout ailleurs, on nous a dirigés aux sièges sociaux à Montréal. Là-bas, les Metro, Loblaw et compagnie renvoient la balle au Conseil canadien du commerce au détail.

Selon sa présidente Nathalie Saint-Pierre, on n’assiste pas à un « déplacement » comparable à celui qui a suivi les hausses successives du prix du boeuf. Malgré tout, « les détaillants ont absorbé beaucoup de hausses », dit-elle en rappelant qu’on s’attend à une augmentation oscillant entre 2 et 4 % cette année pour les fruits et légumes. « Dans presque tous les secteurs, pas juste alimentaires, il y a des hausses qui s’installent. »

 

Mauvaises récoltes

Comme l’explique le professeur Maurice Doyon, la hausse résulte d’une rare combinaison de facteurs. « On est dans un contexte de baisse du prix du pétrole, donc le coût de transport diminue. Mais la baisse du dollar canadien et les mauvaises récoltes font en sorte qu’on paye plus cher », souligne cet expert en économie agroalimentaire et consommation de l’Université Laval. Dans la majorité des supermarchés, 80 % des fruits et légumes viennent des États-Unis, selon le CCCD, ce qui pousse un nombre grandissant de commerçants à se tourner vers des pays comme l’Espagne.

Doit-on s’attendre bientôt à une baisse ? Difficile à dire, selon le professeur Doyon. « Si le prix du pétrole demeure bas dans un an et que la récolte redevient normale, ça va être une autre histoire. Chose certaine, moins le produit est transformé, plus il risque de subir les fluctuations de prix. »

Le panier d’épicerie explose

Oignons verts (échalotes): +226 %

Courgettes: +178 %

Poivrons verts, rouges, jaunes: +67 %

Laitue romaine en feuilles: +40 %

Concombre anglais: +56 %

Pied de céleri: +48 %

Source: GACEQ
3 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 30 janvier 2016 08 h 57

    Et les "hommes" d'affaires jubilent!

    Et bien oui, le taux de change favorise les exportations...

  • Salah-Eddine Khalfi - Inscrit 30 janvier 2016 11 h 48

    C'est juste un début...malheureusement.

    Et pendant ce temps, on trouve des milliards pour subventionner les grosses corporations, notre machine de guerre et "l"Énergie verte" des sables bitumineux.

  • Lucette Lupien - Abonnée 31 janvier 2016 09 h 59

    Production locale de nos aliments

    Bonjour madame Porter,

    J’ai bien aimé votre article sur les banques alimentaires qui indiquent avec chiffres éloquents à l’appui que les produits venant de l’étranger coûtent beaucoup plus cher. Facile à croire, je le réalise moi-même en faisant mes achats chaque semaine.

    Cela dit, est-ce que cette crise ne pourrait pas aider notre industrie alimentaire locale, en favorisant l’achat chez nous? Ou est-ce que les prix d’ici augmentent en fonction des prix d’ailleurs. Je suis consciente que notre hiver nous prive d’une bonne partie du temps d’agriculture, mais on produit ici des carottes, des oignons et même des pommes qui se conservent bien et peuvent être écoulés toute l’année, sans compter les tomates de serre qu’on produit à l’année et les animaux de boucherie.

    N’est-ce pas le temps de consolider notre industrie alimentaire québécoise?

    Peut-être pourriez-vous nous éclairer sur cette question,

    Merci bien,

    Lucette Lupien