Et ces retardataires impénitents…

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Handicapés des horaires, retardataires perpétuels : ils ont un fonctionnement qui les met constamment dans l’embarras. D’où vient ce problème et peut-il être résolu ?
 

« Je t’attends, tout le temps, chaque instant… », s’époumonait Johnny Hallyday au mitan des années 1980. Ces paroles — en l’occurrence destinées à la énième femme de sa vie — auraient pu devenir un hymne pour les personnes qui fréquentent les retardataires maladifs. Ceux à qui l’on donne rendez-vous à 18 heures pour être certain qu’ils arriveront à 19, ou qui repoussent sans arrêt leurs prises de décisions. Ceux qui ont systématiquement l’impression qu’ils ont encore « vite le temps de faire une bricole », et finissent par dire « ça m’a pris plus de temps que je pensais ».

D’où vient ce fonctionnement qui semble profondément ancré ? Pour donner une partie d’explication — car, comme lors d’une réaction cutanée, les causes peuvent être multiples —, la psychologue du travail FSP Annabelle Péclard mentionne une approche s’appuyant sur la théorie de la personnalité selon Jung : « Certaines personnes d’approche dite “flexible” [par opposition à « structurée »] aiment repousser le début de l’action jusqu’au moment où elles disposent de suffisamment d’informations pour être certaines d’agir en connaissance de cause. »

Il s’agit pour elles de laisser un maximum de portes ouvertes, en toute situation, que ce soit avant un rendez-vous chez des amis ou avant de prendre un avion. « Je n’ai aucun plaisir à prendre une décision, raconte Robert*, 46 ans. Si l’on me propose cinq possibilités, je préfère en ajouter une plutôt que de choisir. Pour les départs en vacances, c’est flagrant. Je mets des affaires dans ma valise, puis je change d’avis. Même si je m’y prends à l’avance, je sais que je vais finir à l’arrache. Au lieu d’être de plus en plus efficace, c’est le contraire. C’est incontrôlable, la partie réfléchie de mon cerveau est bloquée. Le pire est d’arriver en avance à l’aéroport ! Je me dis : mince, j’aurais pu faire un truc de plus ! »

Le luxe de pouvoir décider

Une heure de tombée stricte est donc difficilement gérable, que ce soit dans le privé ou le professionnel. « Lorsque c’est envisageable, ces personnes cherchent à repousser le délai donné afin de rendre le meilleur travail possible, commente Annabelle Péclard. Si néanmoins le délai fixé ne peut pas être différé, alors elles persistent à travailler de manière non structurée, faisant tout à la dernière minute. Cette tendance peut encore être accentuée selon d’autres traits de personnalité. » La notion de liberté, par exemple, fait partie du « problème » de Robert. « C’est agréable de se dire qu’on se fout du temps et c’est un luxe de pouvoir décider de se mettre en retard », avoue celui qui, paradoxalement, collectionne les montres…

Toujours selon la psychologue, le fait de se rendre conscience de son propre fonctionnement permet de comprendre et de déculpabiliser. Mais il est très difficile de contrer ce problème. Généralement, les tentatives de changement portent leurs fruits quelque temps, puis le naturel revient au galop.

Une bonne idée

Philippe*, 62 ans, a réussi à inverser la vapeur voilà quelques années. « J’arrivais au travail à n’importe quelle heure, et en retard à tous mes rendez-vous. Évidemment, j’avais sans arrêt des remarques. J’ai changé en devenant père ! Tu ne peux pas faire attendre un enfant à la sortie de l’école. Je me suis dit que, finalement, c’était pareil pour les autres. C’est une question de respect. Maintenant, je ne prends qu’un rendez-vous au lieu d’en coller un juste après. Ceux qui m’ont connu par le passé sont sciés ! »

La psychologue précise que certains caractères obsessionnels ont aussi cette fâcheuse tendance à se mettre en retard. Ces personnes veulent que tout soit parfait, et s’attardent sur de petits détails. Mais comme il est impossible de tout contrôler, cela provoque des angoisses.

Robert, lui, a récemment trouvé une bonne idée pour contourner son souci de non-ponctualité lors de soirées : « Apporter un dessert au lieu d’une entrée. Sinon, quand j’arrive deux heures après tout le monde, j’ai l’air malin avec mes amuse-gueules ! »

* Prénoms d’emprunt

2 commentaires
  • Gérald McNichols - Inscrit 25 janvier 2016 09 h 08

    deux articles jumeaux dignes du Reader's Digest

    Ces deux articles en page A-5 du Devoir du 25-01-2016 : ''Ces râleurs incompris'' de même que ''Ces retardataires impénitents'' sont dignes du Sélection du Reader's digest. De la littérature de salle d'attente. Il est franchement décevant de voir l'espace précieux du Devoir être ainsi utilisé. Déjà que la télévision d'état s'est mise au service du showbusiness et de la médiocrité présentant la vie personnelle et les préjugés superficiels de ses acteurs comme aboutissement de la civilisation. Si Le Devoir s'y met avec des articles remplis de lieux communs et de bienpensance digne des officines de direction du personnel que nous restera-t-il ?

  • Sylvain Dionne - Inscrit 25 janvier 2016 09 h 33

    Question d'empathie?

    Je retiens de tout ça ce que dit "Philippe": "Tu ne peux pas faire attendre un enfant à la sortie de l’école. Je me suis dit que, finalement, c’était pareil pour les autres. C’est une question de respect". Développer un peu d'empathie, ça pourrait effectivement aider. De plus, l'argument du perfectionnisme ne colle absolument pas selon moi.

    Je connais plein de perfectionnistes qui respectent les délais et même les devancent justement pour être le plus parfait possible même si c'est souffrant de remettre quelque chose qui pourrait toujours être perfectionné. Quelqu'un de perfectionniste au contraire obsède sur une tâche déjà commencée et ne la laisse pas pour entreprendre quelque chose d'autre à la dernière minute, c'est une contradiction! C'est bien beau d'essayer de déculpabiliser mais il y a des limites, comme le respect des autres. Je retiens davantage une notion d'anxiété d'avoir à se plier à un horaire ou une obligation qui serait perçu comme une perte de liberté de choix.