L’emprise de la viande est coriace

Le USDA relance dans un langage ambigu son attaque contre le gras, suggérant de limiter à 10% les calories provenant des gras saturés.
Photo: Luca Bruno Associated Press Le USDA relance dans un langage ambigu son attaque contre le gras, suggérant de limiter à 10% les calories provenant des gras saturés.

Surprise au pays du hamburger : le nouveau guide alimentaire américain dévoilé jeudi invite entre les lignes les adolescents et les hommes à manger moins de viandes au profit d’autres sources de protéines, mais ménage les géants de l’industrie agroalimentaire en évitant de cibler clairement les aliments plus nocifs pour la santé.

Mises à jour tous les cinq ans, ces nouvelles lignes directrices du Département de l’agriculture (USDA) étaient attendues de pied ferme par plusieurs organismes de santé depuis les propositions ambitieuses émises il y a plus d’un an par un comité d’experts américains en nutrition mandatés par l’agence gouvernementale. Parmi celles-ci figuraient une baisse de la consommation de viande rouge ainsi que la prise en compte de l’empreinte carbone des aliments pour viser une alimentation plus durable.

Mais ces considérations sont passées à la trappe dans la mouture finale du guide, qui se contente, dans un langage édulcoré, de favoriser notamment une consommation réduite d’aliments « protéinés ». Au cours des derniers mois, plusieurs lobbys de l’industrie alimentaire, dont le géant des boissons gazeuses Coca-Cola, ainsi que les producteurs d’oeufs et de viande avaient fortement contesté les propositions de ces experts.

Moins de viande ?

Aux prises avec une épidémie d’obésité, d’hypertension et de maladies cardiaques, le nouveau guide tente un premier pas vers une alimentation « moins carnée », les experts affirmant en filigrane que la consommation moyenne d’« aliments protéinés » (dont les viandes) chez les adolescents et les hommes — qui dépasse de 50 % la cible conseillée dans certains groupes d’âge — doit chuter. Le rapport évite toutefois de cibler précisément les viandes rouges et les charcuteries, pourtant identifiées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’automne dernier comme des aliments à consommer de façon limitée, au potentiel « probablement » cancérigène.

« C’est une grande déception. On dit à mots couverts de manger moins de viandes sans vraiment nommer les charcuteries ou les viandes transformées, pourtant reconnues comme étant des aliments à consommer avec parcimonie. On parle de “protéines”, de “nutriments”. Mais on mange d’abord des aliments. Pourquoi rester aussi abstrait ? Le message n’est pas clair pour bien des gens », commente la nutritionniste et chroniqueuse Hélène Laurendeau, qui affirme que le guide ménage la chèvre et le chou en adoptant un langage obtus.

Résultat d’un vaste compromis et d’un arbitrage obtenu pour éviter d’écorcher certains géants de l’alimentation, ce nouveau guide fourmille « d’euphémismes nutritionnels », abonde Bernard Lavallée, nutritionniste et auteur du blogue Le Nutrionniste urbain. « On recommande de manger plus de fruits, plus de légumes… Mais quand il faut limiter certains aliments, ce n’est jamais dit clairement. C’est évident qu’on veut épargner certains secteurs de l’industrie alimentaire », dit-il.

Haro sur le sucre

N’empêche que les nouvelles lignes marquent un pas en avant en ce qui a trait aux sucres ajoutés, nommés pour la première fois comme tels, affirme Bernard Lavallée. Le USDA recommande d’en limiter l’apport calorique quotidien à 10 %, soit 270 calories par jour. Il rejoint en ce sens les cibles maximales formulées en 2014 par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Près de la moitié des sucres ajoutés ingérés par les Américains provient des boissons sucrées, pointées du doigt comme un des facteurs déterminants dans l’obésité et l’embonpoint, qui affectent le tiers des adultes aux États-Unis et 17 % des enfants.

À l’heure actuelle, 71 % des Américains dépassent le seuil de 10 % des calories issues des sucres ajoutés, et cet apport quotidien atteint 15 % (l’équivalent d’environ 18 cuillerées à thé) chez les enfants de 9 à 17 ans, notamment en raison de la popularité grandissante des jus sucrés artificiellement, des eaux aromatisées et des boissons énergétiques, ultrapopulaires chez les jeunes. Pour l’apport en sel, le rapport fixe la limite « santé » à 2300 mg par jour, une dose que dépassent d’au moins deux fois les hommes américains de 14 à 70 ans.

Main basse sur les gras

Le USDA relance dans un langage ambigu son attaque contre le gras, suggérant de limiter à 10 % les calories provenant des gras saturés, particulièrement élevés chez les jeunes, et dont le tiers est ingéré dans des plats préparés comme les hamburgers, les sandwiches, les pizzas, les tacos et les pâtes. Par contre, le nouveau guide zappe totalement la référence existante au seuil de 300 milligrammes de cholestérol (moins de deux oeufs) dans la diète quotidienne, une victoire pour les producteurs d’oeufs et de crevettes, qui ont fait bataille sans relâche pour ne pas voir leurs produits pointés du doigt. Cette décision a d’ailleurs poussé jeudi un regroupement de médecins pour une médecine responsable à intenter une poursuite contre le gouvernement, qu’il accuse d’avoir plié devant l’industrie.

Au-delà de quelques nouvelles pistes formulées, ce rapport reprend sans surprise les grandes lignes nutritionnelles américaines prônées depuis des années, estime l’organisme américain Nutrition Coalition. Il balaie par ailleurs du revers de la main le concept de diète visant une alimentation plus durable, fort contesté par les grands de l’industrie alimentaire, qui était pourtant central dans le rapport des experts consultés. « Est-ce qu’on fait l’autruche ? soulève Hélène Laurendeau. On sait tous que l’alimentation fait désormais partie des grandes préoccupations quand il s’agit de réduire notre empreinte carbone sur la planète. Ça reste un guide général, et non une vérité absolue, qui est à la traîne par rapport aux plus récentes connaissances scientifiques. »

3 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 8 janvier 2016 05 h 12

    «Low profile» d'un guide alimentaire américain?

    Le guide alimentaire américain et son «low profile». On veut avancer dans la foule et faire attention de ne rien bousculer.

  • Sylvain Mélançon - Inscrit 8 janvier 2016 09 h 49

    La vérité que personne ne veut entendre

    Ce n'est pas seulement l'industrie. C'est aussi les consommateurs.

    La vérité que personne ne veut entendre, c'est que la consommation de viande d'élevage industriel a plus d'impact sur les émissions de gaz à effets de serre que les transports individuels. Devenir végétarien a plus d'impact que renoncer à posséder une auto individuelle.

    Ça touche à nos tripes, à notre gourmandise, que dans notre société on appelle gastronomie. Qui est prêt à choisir la planète avant ses papilles gustatives ? Très peu. Moins de viande, c'est la simplicité, et ça aussi on peut y prendre goût avec le temps.

    L'agriculture durable est un virage nécessaire à effectuer.

    Certes on peut et on doit pointer du doigt les grandes industries agro-alimentaires.

    On peut aussi se regarder dans le miroir.

  • Michelle Monette - Inscrite 9 janvier 2016 09 h 57

    À propos de la "Nutrition Coalition"

    L’organisme américain "Nutrition Coalition" est financé par The Action Now Initiative, un "advocacy group" qui fait du lobbying à Washington, lui même financé par la Laura and John D. Arnold Foundation. Tout ce beau monde soutient la pseudo journaliste Nina Teicholz [elle fait même partie du conseil de direction du Nutrition Coalition] qui est l'auteure de l'ouvrage «The Big Fat Surprise: Why Butter, Meat and Cheese Belong in a Healthy Diet». Madame Teicholz y est allée d'un article pour le moins controversé dans le British Medical Journal. Plusieurs erreurs ont été relevés dans cet article remettant en cause les travaux du comité d’experts américains en nutrition, ce qui a valu au BMJ une sérieuse rebuffade par plusieurs scientifiques américains. Tout cela ressemble beaucoup à la bonne vieille tactique de semer le doute en réclamant que les décisions politiques reposent sur de la "sound science". Il reste à savoir au profit de quels intérêts...