Les Québécois veulent pimenter leur vie

Le ketchup doit désormais partager les tablettes des marchés avec une immense variété de sauces piquantes.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le ketchup doit désormais partager les tablettes des marchés avec une immense variété de sauces piquantes.

Le ketchup n’est plus le seul roi sur la table depuis que les gens se sont découvert un amour pour la sauce piquante. Si la Sriracha, sauce d’origine thaïe à base de pâte de piments, a connu il y a quelques années un engouement mondial au point d’être adoptée par des grandes chaînes de restauration rapide (même Tim Hortons possède un bagel au jalapeño dans sa collection), les Québécois sont enfin prêts à mettre un peu de piquant dans leurs assiettes, autant au restaurant qu’à la maison. Tout un changement alors qu’ils ont l’habitude d’être plutôt frileux devant un plat relevé.

Dans un rapport sur les tendances alimentaires des consommateurs canadiens en 2013, la firme américaine de recherche et cabinet de conseil sur l’industrie alimentaire Technomic a révélé que, pour la première fois depuis 2009, plus de la moitié des Canadiens âgés de 18 à 55 ans recherchaient les aliments épicés, particulièrement sous forme de sauce et de condiments. Et même chez les 55 ans et plus, la consommation a connu une augmentation. En 2011, 40 % d’entre eux aimaient relever leurs mets. Deux ans plus tard, ils étaient 51 % à craquer pour les plats pimentés.

Copropriétaires de la jeune entreprise Saucespiquantes.ca, basée à Québec, le grand amateur de sauces relevées André Chalifour et son acolyte, Christian Bond, ont été aux premières loges de cet engouement. Leur site transactionnel, qui proposait une centaine d’échantillons de sauce en février dernier, en décline désormais près de 500. Face à l’explosion de la demande, la petite compagnie compte maintenant plus de 70 points de vente de Montréal à Rouyn-Noranda. Dans les boucheries fines, épiceries de quartier et supermarchés, on reconnaît facilement leurs kiosques, remplis de bouteilles colorées aux noms évocateurs (Frostbite, Pain is Good, Endorphin Rush, Tears of Joy).

« Les gens se sont intéressés aux sushis, au vin, au thé et maintenant à la sauce piquante. On voit qu’ils explorent côté alimentation », remarque Christian Bond, d’avis que l’ouverture des Québécois aux autres cultures passe maintenant par la gastronomie. « Les différentes sauces nous permettent de voyager tout en restant au Québec. »

Une communauté torride

 

« Il n’y a pas si longtemps, le piment le plus piquant qu’on pouvait trouver en épicerie, c’était le jalapeño, dit Pierre-Luc Clermont, grand amateur de sauce et fondateur de la communauté Piments Forts Québec. Maintenant, tu peux trouver des Bhut Jolokia (l’un des piments les plus forts du monde) au Maxi dans le coin de Varennes, et en ce moment, au marché Jean-Talon, on m’a rapporté qu’il y avait des Carolina Reaper, le piment le plus fort au monde actuellement. »

Tout comme les gars de Saucespiquantes.ca, c’est en réponse au manque d’information et de forums de discussion en français que Pierre-Luc Clermont a lancé la communauté virtuelle Piments Forts Québec, il y a un an, afin d’offrir un lieu d’échange et de partage francophone pour les passionnés de sensations fortes. « On est une grande famille, où tout le monde se connaît. »

Le 25 octobre se tiendra d’ailleurs à Saint-Jérôme la première rencontre annuelle de Piments Forts Québec, où le grand public pourra rencontrer près d’une dizaine de « brasseurs » québécois de sauces piquantes et déguster leurs créations.

Le piment, façon québécoise

Plusieurs sauces québécoises existent sur le marché (Fire Barn’s, Damn !, La boîte à sauce). Font-elles le poids devant la forte compétition étrangère ? Christian Bond avoue qu’on retrouve d’excellents produits, très bien faits. « Puisqu’on en est à nos débuts, on a au Québec des recettes plus simples, souvent inspirées du style louisianais, qui sont plus vinaigrées. »

Mais là où les sauces faites au Québec se distinguent, c’est dans l’utilisation des produits du terroir, souligne Pierre-Luc Clermont. « Notre compagnie utilise le sirop d’érable, tandis que Damn !, un brasseur de sauce du Saguenay-Lac-Saint-Jean, utilise les bleuets de son champ. » Sans compter que Camerise Mistouk, une entreprise d’Alma, est en train de mijoter une sauce piquante faite à partir de ce petit fruit boréal.

Le Québec commence même à se lancer dans la production de piments forts. Alors que les amateurs faisaient pousser leurs plants à petite échelle dans leur jardin, l’agriculteur David Croteau a amorcé la culture commerciale de piments forts destinée aux consommateurs et aux fabricants, et réalise des croisements, dont certains sont uniques au monde.

Pour reprendre les dires de son bon ami André Chalifour de Saucespiquantes.ca, Pierre-Luc Clermont n’hésite pas à comparer le phénomène à celui des microbrasseries. « On en est au début dans la sauce piquante, un peu au stade où en étaient les microbrasseries il y a 20 ans. » Un univers bouillant, à surveiller de près.

Et les filles?

À voir les gens qui gravitent dans l’univers des sauces, tout porte à croire qu’on a affaire à un monde très viril. Chez Piments Forts Québec, Pierre-Luc Clermont souhaite défaire ce mythe. «Oui, il y a des femmes qui aiment les sauces piquantes, et elles ont vraiment leur place dans ce milieu. Surtout qu’elles sont très tolérantes à la douleur, c’est surprenant. Elles surpassent bien des gars!» Une étude américaine de l’Université Penn State publiée plus tôt cette année révèle d’ailleurs que les femmes cherchent davantage la sensation dans les mets très relevés. Elles aiment la sauce piquante pour son goût, alors que les hommes consommeraient surtout la sauce piquante pour impressionner leurs pairs et chercher l’approbation sociale.
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 octobre 2015 00 h 56

    Un petit labo dont souvent nous ignorons les besoins

    Intéressant ce réflexe, il reste a voire comment le corps va s'y adapter, le bouillie dans lequel beignait autrefois pleins de légumes et un peu de viande n'est-il pas en train de disparaitre, mais je ne suis pas sur que ce n'est pas encore l'idéal, un bouillon qui ne fini pas de bouillir un peu comme nous servent les restaurants de Mongolie n'est-il pas l'idéal, enfin, un jour un ami medecin me voyant tenter pleins d'experiences alimentaires m'a dit: vous savez les habitudes alimentaires ont pris des sciècles a se construire, la vie m'a appris qu'il avait raison, le petit labo qui est notre digestion est d'une complexitée dont nous ignorons encore souvent les besoins

  • Yves Côté - Abonné 13 octobre 2015 03 h 25

    Si les Québécois veulent vraiment...

    Si les Québécois veulent vraiment pimenter leur vie et ne pas se contenter de le faire que dans leurs assiettes, qu'ils prennent en main leur pays et qu'ils le portent définitivement en République.
    L'affaire sera ketchup et cela les empêchera de se contenter d'une sauce, plutôt que d'un véritable plat de résistance...

    Tourlou !