Révolution chez les artisans

Norma Andreu: «Quand on travaille seul à la maison, [Etsy], c’est une belle manière de s’initier à l’entrepreneuriat, et la plateforme est très facile d’utilisation.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Norma Andreu: «Quand on travaille seul à la maison, [Etsy], c’est une belle manière de s’initier à l’entrepreneuriat, et la plateforme est très facile d’utilisation.»
Etsy, un site Internet de vente en ligne d’artisanat et d’articles vintage, a permis à de nombreux vendeurs d’ouvrir leur propre boutique virtuelle, faisant au passage quelques success stories. Aux artisans, il a aussi fait miroiter la possibilité de vivre à temps plein de leurs créations. Regard sur un phénomène du Web.
 

Etsy a révolutionné le milieu de l’artisanat. Alors qu’il fallait courir les marchés et les foires pour dénicher les trésors locaux, depuis 2005, cette foire virtuelle permet aux consommateurs du monde entier de découvrir le talent des artistes du fait main. Jamais il n’a été aussi facile de se procurer cartes postales, peluches, bijoux, vêtements, meubles et accessoires faits main à tout moment de l’année.

En parallèle, cette compagnie américaine, née à Brooklyn et entrée en Bourse dix ans plus tard, a permis à toute une génération de nouveaux entrepreneurs souhaitant vivre à temps plein de cet art de passer à l’acte et de profiter des antennes de cette plateforme mondiale. Puisque les travaux d’artisanat ont toujours été un domaine très féminin, ce sont bien sûr les femmes qui ont été majoritairement séduites par la proposition. Selon le rapport Building an Etsy Economy : The New Face of Creative Entrepreneurship, 91 % des vendeurs canadiens d’Etsy sont des femmes.

Plus compliqué

Norma Andreu est de celles-là. L’illustratrice montréalaise d’origine mexicaine travaillait déjà sur sa marque Cara Carmina lorsqu’elle s’est inscrite sur Etsy, en 2008. « Etsy, c’était la première étape dans la création d’une entreprise. Quand on travaille seul à la maison, c’est une belle manière de s’initier à l’entrepreneuriat, et la plateforme est très facile d’utilisation », explique la jeune femme, qui vend peluches, vêtements, et autres cartes de souhaits sur sa boutique virtuelle Etsy, en plus de participer aux diverses foires artisanales montréalaises que sont Puces Pop et souk@sat. Elle reconnaît qu’à son arrivée sur la plateforme, le fait qu’il y ait eu peu de vendeurs était à son avantage. « Maintenant, c’est beaucoup plus compliqué d’avoir de la visibilité. »

Ce ne fut pas le cas pour Karine Foisy, de Veille sur toi, qui se spécialise dans la fabrication des veilleuses en verre faites à la main, un créneau que les créateurs étaient peu nombreux à exploiter. La jeune femme a connu un franc succès lorsqu’elle a ouvert sa boutique Etsy en 2013. « J’ai été chanceuse, à ce moment-là, il n’y avait pas un choix énorme quand tu cherchais night light. Mais il y en a davantage maintenant », remarque cette enseignante au primaire qui a récemment remporté le concours de création Le meilleur du Québec, lancé par Etsy Canada.

Pour les autres, cela peut prendre plus d’une cinquantaine de pages avant qu’un créateur voie apparaître ses articles sur le site. « Les boutiques virtuelles qui ont ouvert leurs portes dès les débuts d’Etsy ont eu la chance d’avoir de la promotion, car il y avait alors moins de concurrence. Mais Etsy a grandi, et les vendeuses arrivées plus tard n’ont plus cette chance », explique Jacqueline Wallace, qui s’est penchée pendant trois ans sur la compagnie pour son doctorat en Communications à l’Université Concordia.

L’artisanat coté en Bourse

Au fil de ses recherches, Jacqueline Wallace a découvert que la structure d’entreprise d’Etsy est presque exclusivement masculine, pour un bassin de créateurs majoritairement féminin. Elle s’inquiète du fait que les décisions favorisent davantage les investisseurs d’Etsy que les créatrices. Avec davantage de femmes à la tête de l’entreprise, les conditions des mères et des femmes qui contribuent à son succès seraient davantage incluses dans les stratégies de l’entreprise, croit-elle, tout en soutenant qu’une gestion plus harmonieuse permettrait de partager les profits avec les vendeuses.

« Depuis que la compagnie est entrée en Bourse, il y a tout un dialogue dans la communauté d’artisans selon lequel Esty a surfé sur la vague do-it-yourself sans embrasser toutes les valeurs de l’économie alternative. Car à la fin, les gens qui ont réussi financièrement sont surtout ceux qui étaient à la tête d’Etsy, et non pas nécessairement les créatrices. N’importe quelle entreprise qui grandit change un peu, mais pour Etsy, c’est comme s’ils avaient laissé tomber leurs vendeurs. »

La créatrice de Veille sur toi ne se formalise pas du fait que les bénéfices ne soient pas partagés. « En ouvrant, je ne m’attendais pas à ça. En fait, je trouve qu’ils en font même plus que ce à quoi je m’attendais. Ils font de la promotion, des concours, un excellent service à la clientèle et ne prennent que 3,5 % de commission sur les articles vendus », dit la jeune femme. En plus de ce pourcentage, Etsy reçoit 20 ¢ pour chaque article affiché. Il y a plus de 29 millions d’articles en vente sur la plateforme.

Succès formidables pour une minorité

« Il y a des histoires de succès formidables avec Etsy, soutient Jacqueline Wallace, qui a réalisé plusieurs entrevues avec des vendeuses au cours des trois ans de sa recherche. Certaines ont gagné beaucoup d’argent, ont décroché des contrats avec de gros magasins, tels Saks, Anthropologie. Mais pour la plupart des gens, ce n’est pas ce qui se passe. » Celles qui ont réussi ont trouvé d’autres stratégies pour élargir leur entreprise, en dénichant des partenariats avec des hôtels, des designers, ainsi que des points de vente pour leurs produits.

Norma Andreu avoue très bien vivre de son entreprise. Sa boutique Etsy représente 60 % de ses revenus et, pour diversifier les sources, la femme d’affaires a également une centaine de points de vente au Canada, en plus de donner des conférences et de faire du mentorat pour d’autres créateurs. Les produits de Karine Foisy sont également distribués dans une trentaine de boutiques. Elle n’a pas encore fait le grand saut avec Veille sur toi, mais elle profite actuellement de son long congé de maternité pour mettre sa carrière en veilleuse et se plonger à temps plein dans sa passion. « Pour les femmes, c’est souvent à la suite d’un congé de maternité que les petites entreprises ont débuté. Les mamans s’ennuient à la maison, développent leur côté créatif et, en voyant leurs créations, se disent : je pourrais les vendre ! »

Réussir sa boutique en ligne

Développer l’esthétique, le look, et son image de marque avant de lancer sa boutique virtuelle.

Ouvrir un compte Facebook ou Instagram et le connecter à sa boutique Etsy. Les réseaux sociaux sont le meilleur outil pour faire connaître sa marque.

Partager, conseiller, aider les autres créateurs. Quand on aide les autres, cela revient tout le temps.

Ouvrir un .com, pour que les consommateurs repèrent facilement la marque, puisque Etsy n’est pas encore connu de tous, surtout au Québec.

D’après Norma Andreu et Karine Foisy
«Pour les femmes, c’est souvent à la suite d’un congé de maternité que les petites entreprises ont débuté. Les mamans s’ennuient à la maison, développent leur côté créatif et, en voyant leurs créations, se disent : je pourrais les vendre!»

Karine Foisy, de Veille sur toi