Du sucre à la pelle

Quarante kilos. Vous avez bien lu. C’est la quantité annuelle totale de sucre consommée en moyenne par habitant au Canada. Alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de réduire l’apport calorique en provenance des sucres à 10 % de l’apport calorique total, chaque Canadien ingère, tous sucres confondus, 26 cuillères à café par jour de sucre, soit 21 % de son apport calorique total, selon des données datant de 2004.

Si les États-Unis s’apprêtent eux aussi à réduire la quantité de sucre suggérée dans l’alimentation quotidienne, Santé Canada fixe toujours à 31 cuillères à café par jour la quantité de sucre jugée acceptable.

Même si les Canadiens sont moins férus de sucre que leurs voisins américains, l’attrait pour le cristal sucré demeure inébranlable. En plus des sucres qui se trouvent naturellement dans les fruits, les légumes ou d’autres aliments, la consommation annuelle est gonflée par les sucres ajoutés par l’industrie agroalimentaire dans les divers jus et aliments vendus par les commerces d’alimentation. Beaucoup plus prononcée chez les hommes et chez les enfants, la consommation de sucre totale atteint même 41 cuillères à café par jour à l’adolescence chez les garçons, qui puisent 35 % de leurs calories dans des aliments transformés, notamment des boissons, des friandises et des produits de la restauration rapide. « La montée en flèche des boissons énergétiques a fait bondir la consommation de sucre ces dernières années », affirme Bernard Lavallée, nutritionniste et auteur du blogue Le Nutritionniste urbain.

Le Canada fait bande à part

Malgré la spirale observée dans la consommation de sucre, la consommation quotidienne maximale conseillée par Santé Canada demeure parmi les plus élevées au monde, avec une limite suggérée de 31 cuillères à café par jour. Aux États-Unis, le département de l’Agriculture et de l’Alimentation a quant à lui fixé la barre à 19 cuillères à café et un comité de travail appelé à réviser les balises en matière de diète tous les cinq ans devrait fort probablement abaisser cette norme en décembre 2015.

« Le sucre n’est pas nécessairement un poison, mais les recommandations de Santé Canada sont très laxistes si on les compare à ce qui est conseillé ailleurs dans le monde. Que l’on continue d’entériner un maximum de 25 % de l’apport calorique quotidien en provenance du sucre, ce n’est tout simplement pas cohérent avec ce que disent les études récentes », estime M. Lavallée.

En effet, depuis 2002 déjà, l’OMS a abaissé à 10 % l’apport total de « sucres libres » conseillé dans l’alimentation quotidienne. Mais l’organisme onusien est en train de revoir ses lignes directrices et un comité de travail jongle actuellement avec l’idée de ramener à 5 % (environ 25 grammes ou 6 cuillères par jour) la limite suggérée. L’OMS souhaite aussi que soit revu l’étiquetage des aliments préparés pour que les consommateurs puissent distinguer facilement les sucres naturellement présents dans un aliment des sucres ajoutés.

Du sucre, partout

À l’heure actuelle, il est en effet très difficile de départager les sucres ajoutés des sucres naturels, les sucrose, fructose, glucose, sucre de canne, sirop de maïs cohabitant souvent sur une même étiquette sans autre forme de précisions. « La plupart des sucres consommés sont cachés dans les aliments transformés », soutient l’OMS dans son dernier rapport sur la question. Pas confiné aux seules gâteries, le sucre se retrouve dans d’innombrables aliments : soupes en sachet, sauce tomate, mayonnaise, moutarde, ketchup, céréales, pains industriels, yogourts, céréales, smoothies…

Les sucres ajoutés, notamment dans les boissons sucrées, sont souvent montrés du doigt dans l’épidémie d’obésité qui frappe plusieurs pays occidentaux et un nombre croissant de pays en développement. Aux États-Unis, la consommation de sucre a bondi de près de 40 % entre 1950 et 2000. Si bien que la consommation annuelle par habitant atteint 60 kg par année, soit 22 cuillères à café par jour par adulte et 32 cuillères à café par jour par enfant, selon le magazine Forbes. Le sucre ingéré chaque jour compte en moyenne pour 500 calories.

La montée en flèche de la consommation de sucre, passée de 9 kg en 1820 à 60 kg aujourd’hui, s’explique en partie par l’engouement pour les boissons gazeuses, qui comptent désormais pour 33 % des sucres consommés par les Américains. Ces fameuses boissons sont ingérées en quantité, puisque la consommation annuelle atteint 200 litres en moyenne par habitant.

Devant l’explosion des cas d’obésité et le nombre d’études reliant la consommation de sucre à la hausse marquée des cas de diabète de type 2, à l’hypertension et aux problèmes cardiaques, l’American Heart Association a pris les devants en abaissant sa propre norme à 9,5 cuillères à café par jour.

« On voit qu’il y a un vent de changement aux États-Unis. Il faut espérer que cela se traduira dans les nouvelles lignes directrices attendues pour décembre 2015 », affirme Bernard Lavallée.

Un véritable paria de l’alimentation

Alors que l’Amérique tout entière a fait de la lutte contre les gras trans et les gras tout court son obsession des dernières décennies, le sucre est devenu le nouveau « paria » de l’alimentation. En 2009, Richard Lustig, endocrinologue californien, a créé tout un émoi avec sa vidéo L’amère vérité sur le sucre, un plaidoyer contre le fructose ajouté aux aliments et ses effets néfastes sur la santé de millions de personnes. L’Amérique s’est-elle trouvé une nouvelle obsession ?

« Il y a des gens qui jappent, mais ça ne sert à rien de faire la même chose qu’avec le gras. Quand on a accusé le gras de tous les maux, l’industrie a réagi en troquant le gras pour le sucre dans les aliments, avec le résultat qu’on connaît : les gens consomment trop de sucre et développent d’autres problèmes », soutient Bernard Lavallée, prudent devant ces nouveaux dogmes. « Un aliment seul n’est pas à la source de tous les problèmes. Il faut considérer l’alimentation dans son ensemble, mais surtout tenter d’éliminer les boissons sucrées. »

Consommation annuelle de sucre par habitant

Au Canada: 40 kg
Aux États-Unis: 60 kg

Consommation quotidienne maximale suggérée

Par Santé Canada: 31 cuillères à café
Par le Département de l'Agriculture (États-Unis): 19 c. à café
Par l’OMS: 13 c. à café
Par la Fondation des maladies du cœur: 13 c. à café
Par l’American Heart Association: 9,5 c. à café