Brunch, les dessous d’un rituel dominical

« L’endroit où l’on mange en dit long sur qui nous sommes, qui nous pensons être et ce que nous voulons être aux yeux des autres. »
Photo: John Varvatos Agence France-Presse « L’endroit où l’on mange en dit long sur qui nous sommes, qui nous pensons être et ce que nous voulons être aux yeux des autres. »
Les brunchs ont le vent en poupe. Dopé par la diversité culinaire, ce repas du dimanche est devenu plus qu’un simple lieu où casser la croûte, mais aussi une façon d’afficher sa spécificité, tant pour le citadin que pour le banlieusard.
 

De plus en plus de bons restaurants proposent le « déjeuner-dîner » sous diverses formes, autant versions végé (Aux vivres) et haut de gamme (Salmigondis) que version table d’hôte trois services dans les chaînes de restaurants (Normandin). De Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier à Dubaï, le brunch se mondialise et se réinvente à la faveur de tendances culinaires d’ici et d’ailleurs. Et il est même devenu, au passage, un marqueur d’identités et de classes sociales.

« Ce sont les classes sociales, les genres et les pratiques religieuses qui ont façonné la diffusion et l’étendue du brunch, explique Farha Ternikar, sociologue des aliments américaine, dans son livre Brunch : A History (Rowman Littlefield). Il a commencé un dimanche avant de devenir un rituel qu’on peut pratiquer toute la fin de semaine. La mondialisation a aussi contribué à sa propagation, particulièrement dans des coins de l’Asie et du Moyen-Orient, où l’on s’y rend le dimanche, mais aussi le vendredi dans les cultures musulmanes. »

Depuis son irruption dans un magazine de chasse anglais en 1895 — défini alors comme le brunch contemporain : des hommes qui se réunissent après la chasse pour discuter autour de monticules de viande et d’oeufs —, le brunch a étendu son emprise. On pensait que les Américains en étaient les inventeurs. À tort, car selon Brunch: A History, le brunch a fait son entrée à La Nouvelle-Orléans à la fin de 1890, avant de gagner l’élite new-yorkaise avec ses festins d’huîtres, d’omelettes aux fruits de mer et de pains perdus. « Qui d’autre avait autant de temps et d’argent à dépenser pour des assiettes aussi “décadentes” ? », écrit l’auteure.

Reste qu’en 2015, le luxe de débourser 15 $ pour ses oeufs brouillés (avant taxes et service) demeure un rituel pratiqué par de nombreux gourmands de la classe moyenne. « Dans les petites villes ouvrières, les gens vont tout de même bruncher dans les plus beaux endroits qu’ils ont les moyens de s’offrir, mentionne la sociologue. Dans les plus grands centres urbains, le brunch est une manière de se distinguer, de montrer qu’on est cool. » Et de définir son identité, au même titre que la musique ou les vêtements, remarque Shawn Micallef, chroniqueur au Toronto Star.

« Les gens inscrivent souvent les plaisirs du brunch dans leur profil Facebook ou sur les sites de rencontre comme indicateur de leur personnalité. Si les deux aiment bruncher, ils sont certainement compatibles », écrit-il dans The Trouble with Brunch : Work, Class the Pursuit of Leisure. Dans ce manifeste, l’auteur choisit le brunch comme prétexte pour relancer la discussion sur l’existence des classes sociales, la société de consommation et la précarité. « Le “brunch” est en quelque sorte devenu un code pour définir un style de vie largement célébré et recherché. »

Le club des déjeuners

Avec ses billets et photos d’assiettes débordant de gaufres-poulet frit, d’oeufs dans des coupelles de bacon et de crêpes aux bleuets sauvages, publiés régulièrement sur les réseaux sociaux, le blogue « On déjeune » fait aussi la promotion de ce rituel-culte matinal. « On aime le déjeuner, car c’est un rendez-vous qui se passe de jour. Ça marque le début d’une journée, nous permet de manger des aliments frais et de socialiser entre amis. C’est l’espoir du matin et, en plus, c’est une autre raison d’aller au resto ! », dit Jeanne Rondeau-Ducharme, membre de On déjeune. Pour ce club du déjeuner urbain mené par un quatuor de jeunes à l’aube de la trentaine — qui compte également parmi ses membres le rappeur Maybe Watson, d’Alaclair Ensemble —, le terme « déjeuner » englobe également celui du brunch. « Quand on a commencé à la fin de l’été, notre site était une parodie des blogues de bouffe et des photos de restos, mais finalement, ça nous a plu de rendre ça esthétique, et c’est devenu un projet plutôt sérieux. »

En plus de partager des photos de ces restaurants du matin les plus courus de la fin de semaine (et de la semaine), le collectif fait de ce repas matinal un moment tendance. Il a même étendu son engouement à la commercialisation de marchandises taguées des devises #dejlife et #outfitofthedej. Dimanche dernier, On déjeune a ainsi porté sa bannière jusqu’au Musée d’art contemporain, se faisant l’hôte d’un brunch VIP/DJ à l’occasion de Montréal en lumière.

Repas sans frontières

Même ceux qui détestent les brunchs apprécient la ligne directrice de ce repas qui mise avant tout sur le confort et le plaisir. Dans l’ordre ou le désordre, c’est le seul moment où il est socialement acceptable de boire du rhum avant midi, où des crêpes arrosées de sirop d’érable servent d’accompagnement aux oeufs bénédictine, tout ça accompagné d’un smoothie vert et d’un chaï latte.

Si le brunch est aussi une occasion d’explorer d’autres cuisines, notamment à travers les huevos rancheros mexicains, le boudin noir irlandais ou les dim sum, il y a tout de même certaines limites à ne pas dépasser pour pouvoir porter ce titre. « Certains restaurants essaient tellement de réinventer la sauce que leurs brunchs tiennent plus du dîner que du déjeuner. Un brunch doit avoir des valeurs sûres : il faut qu’il y ait du sucré, des oeufs, des crêpes, de la confiture », estime Jeanne Rondeau-Ducharme.

Dans sa boule de cristal, l’auteure de Brunch : A History voit que ce repas, qui continuera de puiser aux tendances culinaires de l’heure, est promis à un bel avenir. Et que nous continuerons à brandir le brunch comme une manière de nous distinguer socialement. « La consommation est étroitement liée à l’identité. Ce que l’on mange n’en est pas l’unique indicateur, mais l’endroit où l’on mange en dit long sur qui nous sommes, qui nous pensons être et ce que nous voulons être aux yeux des autres. »

Dans les petites villes ouvrières, les gens vont tout de même bruncher dans les plus beaux endroits qu’ils ont les moyens de s’offrir. Dans les plus grands centres urbains, le brunch est une manière de se distinguer, de montrer qu’on est cool.