L’art de lire l’âme

<em>«On est, fleuristes, dans la vie intime des gens. On est là dans les bons comme les moins bons moments»</em>, dit Patrick Marsan, fleuriste et enseignant à l’École des métiers de l’horticulture de Montréal.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir «On est, fleuristes, dans la vie intime des gens. On est là dans les bons comme les moins bons moments», dit Patrick Marsan, fleuriste et enseignant à l’École des métiers de l’horticulture de Montréal.

Tous les goûts sont dans la nature, clame la sagesse populaire. Toutes les formes et couleurs aussi, dirait-on devant la très grande variété de fleurs qui, coupées, attendent sagement dans les réfrigérateurs d’être choisies pour faire bouquet.

Devant tous ces possibles, comment parler à son fleuriste afin qu’il concocte « le bouquet qu’on voit dans notre tête » ? Discussion avec un spécialiste en « lecture des besoins et goûts des clients ».

Patrick Marsan, fleuriste depuis une dizaine d’années, enseigne depuis presque autant de temps à l’École des métiers de l’horticulture de Montréal, où les apprentis peuvent devenir fleuristes en neuf mois d’études.

Si le titre de son cours, « Techniques de vente et communications », semble aride, c’est là que les étudiants apprennent à « analyser la personnalité du client » à vitesse grand V — incluant une lecture des indices que donnent la posture, le ton de voix, le débit —, afin de comprendre par tous les signes quel bouquet le rendra heureux.

Une émotion à concrétiser

« C’est jamais vrai quand un client dit qu’il n’a aucune idée de ce qu’il veut. En général, il voit un bouquet dans sa tête », et c’est tout l’art du fleuriste de le faire surgir d’abord par la bouche et les mots de son client.

« Chaque bouquet représente une émotion qu’on doit concrétiser, poursuit le professeur, aussi pigiste pour Dames D’Alcantara, entre autres. On est, fleuristes, dans la vie intime des gens. On est là dans les bons comme les moins bons moments. » La séduction, la déclaration d’amour, les promotions, les mariages, les naissances, les funérailles, autant d’occasions où on en appelle aux savoirs de son fleuriste. Et la Saint-Valentin, bien sûr…

« On doit toujours respecter l’intimité et respecter le fait que les fleurs sont des éléments vivants. » C’est cette relation toute particulière avec le client qui fait que Patrick Marsan adore son métier, dont une des clés est la confidentialité. Ils ne seraient pas rares, apprend-on, les hommes qui envoient d’un seul élan un bouquet à leur femme et à leur maîtresse, dépensant « en général plus pour la maîtresse… »

Fleurs d’un jour

L’art floral n’échappe pas aux modes et tendances. « Il y a quelques années, se rappelle Marsan, il y a eu un gros courant bling bling : une inspiration Vieux Hollywood, où on « accessoirisait » les bouquets de perles, de fils de métal, de plumes. Ça s’est perdu avec l’arrivée de Pinterest ».

Les bouquets de mariés qu’on y retrouve, moins structurés, naturels, aux looks « frais sortis du jardin », sont depuis un ou deux ans la saveur du jour. Les mariages royaux et ceux des stars influencent beaucoup la mode florale.

Ainsi, le bouquet blanc en cascades que Lady Di arborait à son mariage a longtemps, longtemps exercé son influence. Plus récemment, le bouquet rouge, quasi noir, du mariage de Courteney Kox a ramené le bouquet foncé à l’avant-plan.

« Un bon fleuriste est un peu commère, rigole Patrick Marsan, il se tient à l’affût des potins. » Et que peut-on prédire, à court terme, côté fleurs ? « On dit que le bouquet cascade reviendra ; j’ai du mal à y croire. On épure beaucoup depuis quelques années, les formes sont plus claires, et si Pinterest est venu chambouler ça, je crois que ça va revenir. »

Les fleurs elles-mêmes n’échappent pas à l’effet balancier des tendances. L’oeillet, « ce pissenlit du fleuriste », comme le renomme méchamment une collègue, en est une victime. « On l’a tellement eu et vu au Québec que plusieurs boutiques se vantent maintenant de ne pas en tenir, relate Patrick Marsan. Il fait pourtant un retour en de nouvelles teintes — vert, beurre — pour ajouter de la texture aux assemblages.

Les feuillages, avec l’ouverture sur le monde, sont devenus plus variés, et le travail sur structure de bois s’est répandu depuis quelques années. « J’aime l’effet La Belle et la bête que produisent ces structures, ce contraste entre la beauté des fleurs et la brutalité du bois », explique le professeur.

Certaines fleurs provoquent des réactions radicales : « En général, on aime ou on déteste les fleurs exotiques. C’est la même chose pour les fleurs teintes, comme les roses arc-en-ciel », qu’on adore ou dont on prend plaisir à en effeuiller sadiquement les pétales.


Les ajouts inusités et demandes spéciales sont assez fréquents — laissez aller votre imagination ! — et Patrick Marsan a composé des bouquets qui incluaient des bouteilles de vin, un rouleau à pâte (!), des pinceaux (!!), des bijoux ou des objets sexuels qu’il refuse, à notre grand dam, de nommer plus précisément.

« La Saint-Valentin amène les clients qui n’achètent des fleurs que deux fois par année, là et à la fête des Mères », poursuit celui qui rêverait de composer un bouquet pour le dalaï-lama. Cette clientèle est en général un peu plus craintive, un peu moins osée dans ses demandes.
 

« Un bon fleuriste va poser les bonnes questions » pour diriger sa création, poursuit Patrick Marsan. Des questions qui devraient comprendre le budget alloué —
« Ça me brise le coeur de voir un client humilié de donner son budget. Il faut briser le stéréotype qu’aller chez le fleuriste, ça coûte nécessairement cher… » —, les couleurs désirées, les fleurs préférées ou haïes, l’occasion, des informations sur le destinataire, et surtout, surtout, l’effet recherché.

Et cet effet peut être varié. « Le bouquet négatif existe de plus en plus », confirme le professeur, et c’est un concept parfois gênant pour un fleuriste, surtout qu’il s’agit souvent de bouquets anonymes. Il peut s’agir d’un envoi à une date délicate — pour souligner l’anniversaire d’un divorce, par exemple, — ou d’une composition sombre.

« On se fait demander des roses aux têtes brisées [un bouquet d’épines, quoi !], mais dans ces cas, il arrive que le commerce refuse » puisque sa réputation est aussi en jeu auprès du destinataire. Car « chaque bouquet est une fenêtre ouverte sur d’autres clients. Le fleuriste doit toujours innover, surtout auprès de ses clients fidèles. C’est un métier compétitif, axé sur la relation humaine, surtout. »

Alors, à la lueur de ces informations, quelles fleurs me donneriez-vous?

Des fleurs éthiques?

Difficile, quand on habite au Québec, d’offrir pour la Saint-Valentin des fleurs cultivées localement. Climat oblige. Marguerites et tournesols du Québec et de l’Ontario peuvent se retrouver en boutique à la belle saison, mais une fois la bise venue, c’est d’Équateur, de Colombie ou de Hollande que proviennent pétales et boutons. Les fleurs d’Afrique sont boycottées par la plupart des commerces d’ici car elles reposent trop souvent sur les soins de travailleurs enfants. 

Les branches pour les structures de bois « sont cueillies par nos coureurs des bois qui ont des terres en région et nous fournissent », indique Patrick Marsan. Nombreux seraient les fleuristes qui achètent désormais leurs roses auprès de plantations certifiées, qui offrent des conditions de travail minimales à leurs employés (surtout des femmes), incluant la protection contre les pesticides.