L’homme est un homme comme les autres

Prise de photos faite à Amsterdam le 15 avril 2005. Tiré de «People of the Twenty-First Century», de Hans Eijkelboom, publié chez Phaidon.<br />
Photo: Hans Eijkelboom Prise de photos faite à Amsterdam le 15 avril 2005. Tiré de «People of the Twenty-First Century», de Hans Eijkelboom, publié chez Phaidon.

Il y a un an, l’infatigable soif d’originalité a fait naître une « nouvelle » tendance dans la mode appelée « normcore », carburant aux très neutres cols roulés, pantalons de toile beiges, casquettes de baseball et polos. Un courant si ennuyeux qu’il s’est vite évaporé. Inutile aussi puisque, de toute façon, le surprenant projet photographique Photo Notes d’Hans Eijkelboom, publié sous le titre Hommes du XXIe siècle (Phaidon), prouve qu’il ne sert à rien de s’évertuer à se fondre dans la masse. Dans la foule, l’homme est un homme comme les autres.

Depuis 1992, l’artiste entomologiste s’installe dans un coin achalandé d’une ville (souvent Amsterdam, mais il a aussi visité Nairobi, New York, Mumbai, Moscou) en quête d’un accessoire, d’un comportement, d’un motif commun aux passants dans le chaos de la foule. En deux petites heures, il prend ses portraits et crée des séries : blondes permanentées, patineurs torse nu, jeunes filles en leggings noirs. À Mexico, il a déniché une douzaine de chandails affichant Jésus en une seule séance et autant de t-shirts « Scarface » (d’après le film) à New York. L’effet de répétition est d’autant plus saisissant que, dans Hommes du XXIe siècle, les séries se déploient sur 512 pages.

L’exceptionnel dans l’ordinaire

Est-il surpris de l’uniformité de l’être humain ? « Pas vraiment, dit l’artiste de 65 ans au téléphone, des Pays-Bas. Les gens n’ont pas le sentiment de cette universalité. Quand une personne achète une veste, à ses yeux, c’est la plus belle qui soit, et elle ne pense pas qu’une autre puisse posséder la même. » Et ce, même si ce vêtement est vendu dans toutes les métropoles du monde.

Là où le photographe de mode Bill Cunningham du New York Times écume les looks de rue et expose les gens uniques, Hans Eijkelboom, plus féru de culture que de mode, trouve l’exceptionnel dans l’ordinaire. Son projet est inspiré d’Hommes du XXIe siècle, d’August Sanders, qui, dans les années 1920, avait dressé un portrait de la société allemande en croquant des gens, ensuite classés selon leur profession ou leur état (femme de ménage, mendiant, etc.). Photo Notes se veut un catalogue visuel de la société actuelle.

Le photographe s’intéresse aux gens dans la rue, pour comprendre dans quelle mesure ils sont le produit d’une culture et, à la fois, le fruit de leur propre individualité. Plus de 20 ans après le début de Photo Notes, il continue, entre autres projets, à croquer les badauds des artères passantes. À Amsterdam, c’est une vague de parkas verts qui envahissent les rues l’hiver. « Je suis moins intéressé par la mode comme telle que par la culture. Et à mes yeux, les séries se ressemblent de l’une à l’autre, dans le sens où elles réfléchissent à ce qui se passe dans la société. »

Condensé des tendances

En survolant la collection de ses 6000 photos, on obtient un condensé des tendances des dernières années en mode (vie, mort et renaissance du chandail bedaine), avec les vagues de faux sacs Louis Vuitton et les irruptions de motifs camouflage, plaid et léopard. On assiste aussi à l’arrivée du téléphone intelligent dans les portraits. Alors que les gens marchent la tête haute ou dorment dans le train au début du projet, le nouvel accessoire s’est imposé au fil des ans et a même transformé la démarche des passants.

« La mode a changé au fil des années, mais ce qui a surtout changé, c’est l’être humain. Actuellement, les gens font davantage attention à leur identité en ligne que dans la réalité. C’est un changement majeur dans notre façon de nous comporter avec nos vêtements, note Hans Eijkelboom. Il y a un relâchement dans la manière dont on se présente dans la rue, alors que l’on fait beaucoup plus attention à l’image qu’on projette sur nos pages Facebook. Les gens se construisent une identité sur Internet qu’il leur est impossible de reproduire dans la rue. »

Quand on observe avec attention les portraits de ces séries, on note que l’anonymat de cette confrérie de gens semblables tient à peu de choses. En y regardant de plus près, on constate que plusieurs personnes ont visiblement mis beaucoup de soin à tenter de trouver un look qui leur est propre et à essayer de se distinguer du lot. Pourtant…

Pas toujours captés sous leur plus beau jour, dans une société où l’image prévaut, les sujets de Photo Notes ont des réactions étonnantes devant leur portrait. « La majorité des gens ne le savent pas, car ils ne voient pas mes expositions,dit l’artiste. Quand ça arrive, ils demandent à avoir leur photo. Mais seulement leur photo. J’aimerais tellement qu’ils demandent la série complète, mais non. Je comprends que les gens préfèrent se voir comme des personnes uniques plutôt que semblables à la foule, mais c’est étrange. Ils pourraient avoir entre leurs mains un travail d’une valeur artistique, mais ils ne le veulent pas, ils veulent seulement leur propre photo. Alors dans ce cas, c’est bon pour moi ! »

«Hommes du XXIe siècle»
Hans Eijkelboom
Phaidon
Londres, 2014, 512 pages