Planète égotourisme

À Milan, deux touristes posent devant la cathédrale. Pour plusieurs, être photographié devant ou dans un lieu est plus important que de le visiter.
Photo: Giuseppe Cacace Agence France-Presse À Milan, deux touristes posent devant la cathédrale. Pour plusieurs, être photographié devant ou dans un lieu est plus important que de le visiter.

Les technologies mobiles transforment l’industrie touristique ; ce n’est plus une surprise, c’est une réalité. C’est ce que constatent la Chaire de tourisme Transat et Tourisme Montréal, dont la moitié des tendances en tourisme pour 2015 annoncées la semaine dernière sont marquées par l’omniprésence de ces nouveaux outils modernes. En 2015, la planète voyage gravitera autour de l’égotourisme.

« La mise en scène de soi est devenue extrêmement dominante », dit Paul Arsenault, professeur en gestion des organisations touristiques à l’ESG-UQAM et d’avis que, pour certains voyageurs, il importe plus de se prendre en photo devant un endroit photogénique et spectaculaire que de visiter une destination et d’en comprendre la culture. Moins de mots, plus de visibilité : tel est ce qui ressort des réseaux sociaux et d’outils tel Instagram.

Depuis longtemps, le touriste documente les paysages inspirants de ses pérégrinations avec la photo amateur, qui lui sert de journal intime. Les réseaux sociaux, eux, permettent aujourd’hui de créer des histoires dont le voyageur devient le héros — avec sa GoPro et son téléphone mobile — et de les partager avec les masses. L’industrie a d’ailleurs très bien saisi cet engouement pour l’égoportrait et utilise à son avantage la publicité gratuite émanant de ces ambassadeurs enthousiastes.

Hébergements, régions, festivals et attractions invitent les consommateurs à partager leurs selfies en pleine action sur leurs réseaux pour obtenir des rabais, surclassements et nuitées gratuites (comme le fait le 1888 Hotel à Sydney, en Australie, pour ses visiteurs ayant plus de 10 000 abonnés sur leurs réseaux). On a vu apparaître les bornes à selfie, assurant aux passants le meilleur point de vue pour un égoportrait, comme le fait le Lower Manhattan avec le One World Trade Center par exemple, ou un paysage du Danemark. Les musées s’attirent un nouveau public en permettant les égoportraits dans leurs galeries. (Une journée internationale, le 22 janvier, lui est même consacrée.)

Accès au Wi-Fi dans les aéroports, lors des attentes, quand le voyageur a du temps pour communiquer et recevoir des offres et de l’information ciblées, chambres d’hôtel personnalisées par les technologies : ces tendances mobiles répondent au temps d’attention limité des jeunes de la génération Z, née après 1995. « Après huit secondes, ils n’écoutent plus, dit Pierre Bellerose, vice-président chargé des relations publiques à Tourisme Montréal. Les marques doivent s’adapter en facilitant la création d’histoires, car on est passé du storytelling au storymaking, ajoute l’expert. Pour que les gens se reconnaissent dans l’histoire et puissent la faire rayonner dans leur réseau, il faut les faire participer, tout ça en quelques secondes. »

Selon la Chaire de tourisme, le culte du moi marque ainsi la fin du marketing de masse au profit des propositions hyperpersonnalisées. La fin de 2015 se détournera davantage des journaux papier et des brochures pour se tourner vers les appareils technologiques, là où se trouve le consommateur. « On est en permanence devant un écran, en train de regarder quelque chose, d’être stimulé, réceptif », conclut Paul Arsenault.

Tendances 2015

Restauration: difficile de devenir un classique

La Chaire de tourisme Transat s’inquiète du grand roulement dans la restauration. De 10 à 15 % des 6000 restaurants de la métropole disparaissent chaque année, tandis qu’une même proportion voit le jour. Comme toute l’attention est portée sur les nouveautés par les influenceurs et les réseaux sociaux, et étant donné le fléau des réservations non honorées (jusqu’à 30 % à l’événement Montréal à table) et l’autonomie croissante de la banlieue, la tendance est au regroupement entre chefs et associés pour survivre à ces enjeux.

Objets connectés: hyperpersonnalisation par les données

La Chaire de tourisme prévoit la croissance des outils numériques, comme les bracelets « intelligents » utilisés dans les festivals — Osheaga, par exemple — pour mesurer les déplacements des spectateurs et partager du contenu sur les réseaux sociaux. Ils fourniront à l’industrie touristique de précieuses données pour faciliter l’hyperpersonnalisation des communications.

Les hôtels contre-attaquent à l’effet Airbnb

Les hôteliers misent sur l’insonorisation, des draps et des oreillers de première qualité et des matelas moelleux pour contrer la menace de l’hébergement collaboratif. «Les hôteliers commencent à réagir en s’adaptant à une qualité qu’Airbnb ne peut pas offrir», souligne Pierre Bellerose, de Tourisme Montréal. Les chambres d’hôtel se font cocons grâce aux outils numériques : enregistrement sans passer par la réception, accès à la conciergerie numérique, chargeurs universels pour écouter ses collections personnelles de musique, de films et de séries télé sur les appareils de la chambre…