La bataille des tablettes

Certains brasseurs recourent à de vieux barils de bois pour donner un goût particulier à leurs bières. Ici, ceux du Trou du Diable, à Shawinigan. Ci-dessous: une microbiologiste à l’œuvre dans le laboratoire du contrôle de la qualité.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Certains brasseurs recourent à de vieux barils de bois pour donner un goût particulier à leurs bières. Ici, ceux du Trou du Diable, à Shawinigan. Ci-dessous: une microbiologiste à l’œuvre dans le laboratoire du contrôle de la qualité.

Actuellement, les bières des microbrasseries occupent 7,1 % du marché au Québec, et leur association veut faire grimper cette part au double. Mais est-ce même possible ? Depuis 2002, le nombre de microbrasseries au Québec est passé de 31 à 119. Le nombre de permis livrés par la Régie, lui, a presque triplé en dix ans, et les nouveaux projets continuent de se multiplier. La question est maintenant de savoir s’il y a de la place pour tout le monde sur les tablettes…

Le directeur général de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ), Jean-Pierre Tremblay, est inquiet. « L’endroit où les microbrasseries sont les plus fortes est un marché à la baisse », dit-il. Actuellement, 86 % de la bière qui se boit au Québec est consommée à domicile. Or la progression des microbrasseries se fait essentiellement dans la consommation sur place, dans ce qu’on appelle les broue-pubs.

L’AMBQ représente à la fois les petites microbrasseries comme À l’abri de la tempête et les grandes et plus anciennes comme Brasseurs du Nord (Boréale) et Brasseurs RJ (Belle Gueule).

Avec la prévention contre l’alcool au volant, les lois sur la cigarette et les changements de moeurs, le marché de la consommation à domicile est celui qui croît le plus. Or les grandes multinationales de la bière exercent un contrôle serré sur les tablettes des chaînes de dépanneurs et de supermarchés, ajoute-t-il.

Le marché est désormais dominé par trois groupes : Labatt, Molson et Sapporo, qui regroupe de nombreuses bières importées, et les groupes Sleeman et Unibroue.

Dans ce contexte, le petit dépanneur de région qui veut vendre de la Charlevoix ou de la Dunham peut rarement offrir les bières locales en raison d’ententes d’exclusivité conclues au siège social. « Avant, le pouvoir décisionnel appartenait à l’épicier de la place, mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas », déplore M. Tremblay.

Les groupes Metro et Sobeys ne cachent pas l’existence de telles ententes. Impossible toutefois de savoir quelle part exactement est réservée aux grandes bannières sur les étagères et dans les réfrigérateurs. Chose certaine, ils commencent à prendre plus au sérieux les nouvelles microbrasseries. IGA vient de s’associer à l’expert en bières Philippe Wouters pour initier ses clients à la dégustation de bières plus complexes. Du côté de Metro, on vient de créer une section spéciale pour les bières artisanales.

Quant aux chaînes de dépanneurs, on y sent moins d’ouverture. Couche-Tard plaide que ses ententes avec « les trois brasseurs majeurs » (Molson, Labatt et Sleeman-Unibroue) répondent de façon « globale » à la clientèle. « Nous complétons cette offre avec les produits de RJ, Brasseurs du Nord et Brasserie McAuslan pour les produits plus nichés que recherche une partie de notre clientèle », ajoute-t-on, avant de préciser que l’espace restant est trop limité pour élargir l’offre.

Les microbrasseries s’en tirent beaucoup mieux à l’extérieur des chaînes, chez les dépanneurs et épiciers dits indépendants. D’ailleurs, les dépanneurs indépendants sont devenus pour elles des alliés naturels, explique M. Tremblay.

Pourquoi ? Parce que les grandes chaînes de dépanneurs négocient avec les Molson de ce monde des prix extrêmement agressifs que les indépendants n’arrivent souvent pas à concurrencer. « Là où ils peuvent se reprendre, c’est avec les microbrasseries, où la marge bénéficiaire a plus d’allure. »

Les microbrasseries peuvent aussi compter sur les épiciers indépendants qui sont associés à une bannière, mais ont plus de contrôle sur ce qu’ils vendent. Chez IGA, ils comptent encore pour la majorité des établissements. Ces succursales ont d’ailleurs été les premières à ouvrir les portes de Metro et d’IGA aux nouvelles microbrasseries ces dernières années.

Chez le Trou du diable à Shawinigan, par exemple, la demande de ces indépendants est si forte qu’on peine à y répondre, selon Isaac Tremblay. En même temps, la petite entreprise a été forcée de retirer ses fûts d’un restaurant local parce que Molson-Coors avait requis l’exclusivité.

Les grandes brasseries mènent-elles la lutte aux petites ? Indirectement, dit Jean-Pierre Tremblay : « Elles peuvent avoir de la difficulté à aller chercher des parts de marché de l’une à l’autre, alors elles se tournent vers qui ? Le secteur des microbrasseries. Ce qui risque d’arriver, c’est que les microbrasseries doivent se battre l’une contre l’autre, et ça, c’est pas bon. »

La réglementation

Pendant ce temps, le gouvernement Couillard envisage sérieusement de changer la réglementation sur les microbrasseries. On voudrait par exemple permettre aux gens d’acheter de la bière pour emporter dans les pubs artisanaux. Les règles qui encadrent le commerce de la bière datent de l’époque de la Prohibition, note Jean-Pierre Tremblay.

L’association aimerait aussi convaincre le gouvernement d’intervenir pour donner plus de place aux bières locales sur les tablettes, mais la cause est loin de faire consensus. Paradoxalement, les microbrasseries ont besoin des compagnies Labatt et Molson.

Il faut que ces dernières aillent suffisamment bien pour conserver leurs usines au Québec, remarque Luc Bellerive, du Trou du diable. « Si des usines finissaient par fermer, on aurait de la misère à s’approvisionner en malt, en bouteilles, en carton. La production des grands brasseurs au Québec n’est plus aussi importante qu’avant. Même nous, ça nous inquiète. »

7,1 %
des parts de marché pour les microbrasseries et broue-pubs au Québec, contre 63,2 % pour les grandes brasseries basées ici (Molson-Coors, Labatt, Sleeman-Unibroue) et 15,7 % pour celles basées dans le reste du Canada, d’après l’AMBQ.
117
permis de brasseurs délivrés en 2014 par la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec, pour 96 permis en 2012 et 39 en 2002, incluant les petits brasseurs qui embouteillent et les broue-pubs, ou brasseurs artisanaux.
1000
emplois directs dans l’industrie brassicole au Québec, pour 43000 emplois indirects, selon l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ).

Au labo

Une microbiologiste à l’œuvre dans le laboratoire du contrôle de la qualité, au Trou du Diable, à Shawinigan.
1 commentaire
  • Jean Jacques DUCOURET - Inscrit 4 janvier 2015 09 h 58

    La bataille de la bière

    Les grands groupes sont en train d'uniformiser leurs acahts pour faciliter leurs ventes et optimiser leurs marges.

    Par contre la production locale va en souffrir.

    Ce qui est vrai, malheureusement, dans tous les pays.