Le deuxième boom des microbrasseries

André Trudel, Luc Bellerive et Isaac Tremblay dans l'usine d'embouteillage du Trou du Diable, à Shawinigan.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir André Trudel, Luc Bellerive et Isaac Tremblay dans l'usine d'embouteillage du Trou du Diable, à Shawinigan.

En 10 ans, le nombre de microbrasseries a explosé au Québec. Des Îles-de-la-Madeleine à la Beauce, elles se multiplient à un rythme impressionnant. Portrait d’une nouvelle génération de brasseurs.

À Shawinigan, l’ancienne usine de coton abrite depuis deux ans les grandes cuves du Trou du Diable. Dans cette ville à l’économie morose, le succès de la microbrasserie prouve que tout est possible. « On est tous des enfants de gens qui travaillaient dans les papetières, qui n’avaient pas le profil d’entrepreneurs », explique l’un des fondateurs, Isaac Tremblay. « On s’est dit que personne n’allait nous donner de job alors on a créé les nôtres. »

L’aventure du Trou du Diable a débuté en 2005 avec l’ouverture d’un pub artisanal. Neuf ans plus tard, l’entreprise embouteille 7500 hectolitres par an et vend jusqu’au Brésil. À l’international, les prix pleuvent sur la compagnie.

L’engouement pour les « micros » touche tout le Québec. Depuis l’arrivée de la brasserie Saint-Pancrace à Baie-Comeau, toutes les régions en ont au moins une. « La boucle est bouclée », note Philippe Wouters, expert dans le domaine. « Depuis 2008, ça a explosé. »

En ville, on assiste au même phénomène dans les quartiers. En quelques années, Québec a vu pousser des microbrasseries dans les quartiers Saint-Roch et Limoilou, et une nouvelle doit bientôt faire son apparition dans Saint-Sauveur. Montréal n’échappe pas non plus au phénomène (voir autre texte en page A 5).

« On a affaire à une nouvelle génération d’entrepreneurs », poursuit Wouters. Ils sont dans la trentaine et étaient à l’âge où on commence à boire quand la première génération des microbrasseries s’est imposée avec les Unibroue, les Brasseurs du Nord et consorts.

De l’appart à l’usine

La plupart ont commencé à brasser de la bière dans leur appartement sans ambition particulière. « J’étais à l’université et je voulais boire pour pas trop cher », raconte Alexandre Groulx de la microbrasserie Le Trèfle Noir de Rouyn-Noranda.

« Ça me prenait une fin de semaine faire ma bière. Puis trois semaines plus tard, ça me donnait de la bière à 20 sous la bouteille. Mais on s’entend que mes premières bières étaient pas très bonnes… »

Après une courte formation brassicole, et un passage chez McAuslan, Alexandre et sa copine Mireille Bournival décident en 2009 d’ouvrir un pub artisanal à Rouyn-Noranda. « On a choisi Rouyn parce que ma blonde venait de là et parce qu’il n’y avait pas de microbrasserie. Il y avait une opportunité. »

Cinq ans plus tard, le Trèfle Noir vient d’investir dans une usine d’embouteillage pour distribuer à l’extérieur. Tout baigne, à une exception près. Le père d’Alex, un ex-employé d’O’Keefe, « boit encore sa Coors Light », lance le jeune brasseur avec humour.

Les jeunes brasseurs sont souvent très enracinés dans la région où ils se trouvent. D’ailleurs, 40 % des microbrasseries ont poussé dans des villes de moins de 10 000 habitants. Le Trou du Diable ne pourrait pas exister ailleurs, souligne Isaac Tremblay. « On vend de la bière partout dans le monde mais c’est encore à Shawi qu’on en vend le plus. » Les noms de leurs bières sont typiquement québécois et évoquent souvent des légendes ou le patrimoine local.

D’autres poussent la logique encore plus loin pour s’associer à des producteurs agricoles. Aux Îles-de-la-Madeleine, Anne-Marie Lachance et Jean-Sébastien Bernier récupèrent la pulpe d’un producteur de canneberges pour faire de la bière. Ils ont aussi affiné l’un des fromages du Pied-de-Vent dans leur scotch ale. La bière qui s’appelle À l’abri de la tempête a littéralement le goût du territoire. « On fait fumer le malt dans un fumoir à hareng, ça nous donne vraiment un grain à saveur locale », explique Anne-Marie Lachance. « On utilise des algues depuis le début et on fait beaucoup de cueillette d’aromates. »

Souvent, les microbrasseries ont été créées par des groupes d’amis. On trouve aussi des couples fondateurs comme aux Îles et même des histoires de famille.

À Frampton, en Beauce, Gilbert Poulin a créé une microbrasserie avec ses parents et son oncle. Ses parents cherchaient une nouvelle vocation pour leur terre agricole et songeaient à produire des champignons sauvages. « On voyait qu’il n’y avait pas de microbrasseries en Beauce, alors on s’est lancé dans la bière. Les champignons ont pris le bord », résume-t-il.

Cet engouement pour la bière est d’autant plus étonnant qu’il n’y a pas au Québec de tradition brassicole à proprement parler comme en Belgique ou en Allemagne. Or, c’est justement ce qui fait leur force, selon Sébastien Gagnon de la brasserie Dunham en Estrie. Étant donné qu’ils n’ont pas à se référer à une tradition établie, les Québécois seraient plus innovateurs. « On s’inspire des meilleurs styles brassicoles au monde et on va les réinterpréter à notre façon. »

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