Quand Noël se dématérialise

Sous le sapin, des enveloppes. Ou parfois, même pas. À l’ère du tout-numérique, certains cadeaux s’offrent par courriel. Et pourtant, Noël reste la fête de la chair par excellence.

Il y a peu, on se demandait encore si le père Noël était devenu un facteur comme les autres, à force de ne plus livrer que des enveloppes contenant, ici un billet, là un bon d’achat. En 2014, on peut s’interroger : le père Noël est-il sur le point de se désintégrer dans le cyberespace ? Même les bons d’achat sont devenus des courriels, à peine personnalisés, annonçant qu’untel a le plaisir de vous offrir un abonnement de six mois à une plateforme quelconque.

En parallèle, les injonctions au développement durable, toujours plus audibles et culpabilisantes, résonnent à Noël aussi fort que les appels à la débauche consommatoire. Trop de matière, trop d’emballages. Et ces enfants qui croulent sous les jouets…

Moins de « bébelles », meilleur Noël ?

À force de culpabilité collective, et à mesure que notre société se numérise — adieu CD et DVD, bonjour streaming —, Noël est-il en proie à la dématérialisation ? Pire : assiste-t-on, par la bande, à l’émergence de Noëls maigres ? « Il y a sans doute une tendance de fond à la dématérialisation, liée aux évolutions technologiques. Mais l’on remarque aussi qu’elle s’accompagne d’une surmatérialisation par ailleurs, même d’une fétichisation des objets », estime Stéphane Hugon, sociologue, membre de la Fondation Eranos, un groupe de réflexion interdisciplinaire suisse. On pense à l’abondance joyeuse des tables de fête, au surinvestissement du sapin et autres guirlandes lumineuses. On pense à tout ce qui relève de la bonne chère et qui rassemble, réinjecte du contact, du physique et de la matière, dans des relations familiales devenues quasi virtuelles.

« Je ne crois pas du tout au Noël austère, pour se donner bonne conscience », commente Patrice Duchemin, sociologue de la consommation pour LaSer, une entreprise de consultation. « Depuis qu’il n’est plus une fête religieuse, Noël est la fête des familles. C’est le seul moment de l’année où l’on se rassemble physiquement. Il est associé au plaisir d’offrir, et au plaisir des sens. Il est hors de question de faire les choses au rabais. Surtout pas pour les enfants. Ni pour la table. D’ailleurs, il apparaît qu’en dépit des crises économiques, les gens ne dépensent pas moins à Noël. »

Ainsi, le réveillon serait davantage ce lieu paradoxal où se cristallise l’angoisse de la dématérialisation. Celle induite par l’ère numérique, mais surtout, celle de la famille elle-même. « Depuis l’après-guerre, les grandes valeurs sociétales sont celles de l’émancipation individuelle, explique Stéphane Hugon. Liberté et autonomie sont les maîtres mots, que ce soit en privé, dans l’entreprise, ou dans la consommation. L’individualisation des rythmes de vie a fait que les moments passés en famille, et notamment les repas, sont devenus très rares. » Noël reste donc une sorte de dernier bastion, et il est surinvesti.

L’immatériel a la cote

Mais alors, les cadeaux ? Matériels ou immatériels ? « La grande tendance, c’est de s’offrir de l’immatériel, mais qui rassemble, dit Patrice Duchemin. Un beau voyage en famille, par exemple, ou tout autre prétexte, plus modeste, pour se retrouver. Il y a un retour des cadeaux alimentaires haut de gamme. C’est dans la tendance du retour au patrimoine culinaire, mais surtout, ce sont des choses que l’on ne va pas consommer tout seul. Matériel ou immatériel, ce sont des cadeaux qui n’encombrent pas et ne laissent pas de trace. »

En revanche, la tendance en baisse, toujours selon ce sociologue, ce sont les bons d’achat pour des séjours hôteliers de luxe, les grandes tables ou les spas de luxe. « Les bénéficiaires sont souvent traités comme des clients de second choix, ils ont l’impression d’arriver comme des minables. D’autre part, ces bons tendent aussi à favoriser l’individualisme : maman ira se faire masser, pendant que papa fera un saut en parachute… »

Pour les « moins de 20 ans », toutefois, les bons permettant l’accès à des plateformes de téléchargement ou de streaming, aussi individualisant soient-ils, sont toujours bien reçus, car ils correspondent à une mutation profonde des modes de consommation culturelle.

Ce qu’il y a de réjouissant, c’est que Noël est une vieille histoire. Nous, Occidentaux du XXIe siècle, ne sommes pas les premiers à nous sentir tiraillés ainsi, entre matière et immatière. « Nous sommes conditionnés par notre culture judéo-chrétienne, explique Stéphane Hugon. Culturellement, l’imaginaire européen est tendu entre le désir et le renoncement au tangible. Notre monothéisme nous enseigne qu’il faut dépasser ce monde, que les vraies choses sont dans l’au-delà ou l’après. L’objet nous détourne des “vraies valeurs”, il faut donc s’en méfier. En même temps, la contre-réforme s’est proposé de trouver la foi dans l’instant, dans la fascination pour la surface, le rituel, le faste. »

D’une certaine manière, l’ère numérique ne fait donc que rajeunir de vieilles lunes. Noël, joyeuse profusion ou débauche consommatoire, entre plaisir et culpabilité, matière et immatière, Noël, au moins, n’est pas sur le point de s’évaporer.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Audet - Abonné 22 décembre 2014 12 h 18

    Jours d'affection

    Est-ce que Noël se dématérialise? Possiblement. L'appauvrissement de la majorité des Québécois ne les empêche pas de se retrouver en famille et de se donner au moins beaucoup d'affection. L'individualisme ambiant le reste de l'année, cède la place à la communion chaleureuse en ces jours bénis où l'Amour se veut roi. Depuis quelques années, l'on entendait partout raconter que les mots Noël et même Joyeux Noël seraient bannis des communications, à cause de réactions d'autres religions. Or je me réjouis de ne voir aucune de ces réactions de crainte. Bien au contraire, les chants de Noël gardent la cote et les Minuit Chrétiens résonnent sur toutes les ondes. Ces jours sont pleins de la joie de l'Amour. Réjouissons-nous et fêtons Noël avec les personnes que nous aimons et qui nous aiment. Ayons aussi une pensée pour les isolés et les mal aimés. Joyeux Noël à toutes et à tous.