La cuisine, lieu idéal de partage

On a beau aimer cuisiner, on n’a pas toujours l’espace pour ranger les accessoires souvent encombrants. Pourquoi ne pas les emprunter ?
Photo: Archives Agence France-Presse On a beau aimer cuisiner, on n’a pas toujours l’espace pour ranger les accessoires souvent encombrants. Pourquoi ne pas les emprunter ?

Lorsqu’on est assis devant la télé, les émissions de cuisine et les infopubs permettent de se créer une foule de besoins. La machine à fabriquer le pain, le four à raclette, la centrifugeuse, la fontaine de chocolat. Si l’on ne se retenait pas, nos armoires crouleraient sous le poids des appareils de cuisine. La Torontoise Danya Boyer aussi rêvait de tout ça, mais se demandait comment caser le tout dans un appartement de 40 mètres carrés. En voyant un commerce d’emprunt d’outils pour la rénovation, elle a eu un éclair de génie. Si on peut emprunter des outils, on pourrait sûrement faire de même avec une mijoteuse ?

C’est ainsi que le centre-ville de Toronto a vu naître The Kitchen Library, un concept unique au Canada.

Cette initiative communautaire, saluée par le magazine Canadian Living qui l’a citée comme l’une des sept inventions canadiennes permettant d’améliorer notre qualité de vie, fonctionne sur le même principe que les bibliothèques de livres. Grâce à un abonnement mensuel (9 $) ou de trois mois (25 $), les membres peuvent réserver en ligne l’objet convoité (gril à paninis, nécessaire à fondue, mijoteuse...) et en profiter toute une semaine. Plusieurs saisissent cette occasion pour essayer un article avant de l’acheter.

The Kitchen Library est tout indiquée pour les habitants des grandes villes, où les gens habitent de plus en plus seuls, et dans un plus petit espace. À Toronto, où les appartements en copropriété constituent plus de 60 % des unités neuves construites, les logements étaient de 85 mètres carrés en 2005 alors qu’aujourd’hui ils sont de 75 mètres carrés.

« Nos membres sont surtout des jeunes qui viennent d’emménager dans leur propre appartement, qui vivent dans un petit espace ou qui habitent avec des colocataires », explique Dayna Boyer au téléphone. On leur offre tous les ustensiles pour apprendre à cuisiner des aliments sains, sans qu’ils aient à dépenser leur salaire hebdomadaire dans un déshydrateur à fruits dont ils se serviront deux fois dans l’année.

Cette génération est d’ailleurs attirée par l’économie de partage. Par exemple, elle utilise le vélo en libre-service et s’inscrit à Car2Go plutôt que de posséder sa propre voiture. Bref, elle favorise l’emprunt plutôt que l’acquisition. « Les gens veulent désencombrer leur vie, et The Kitchen Library fait partie intégrante de ce mouvement, dit la jeune femme, qui continue à faire des contrats à la pige en communications pour boucler les fins de mois. Bien sûr, il est plus simple de posséder les objets qu’on utilise tous les jours, mais pour le reste, il vaut mieux avoir un espace communautaire où aller les chercher quand on en a besoin. Ça évite d’avoir à posséder des choses et d’avoir à en prendre soin. C’est très libérateur ! »

Des dons à la pelle

À l’ouverture à l’automne 2013, l’organisme à but non lucratif s’est équipé grâce aux dons du public, et a également reçu des appareils presque neufs, encore dans leur boîte. Un an après son ouverture, les gens continuent d’acheminer des dons, que Dayna Boyer doit souvent refuser, faute d’espace. Un fait qui traduit bien le contexte actuel : les gens achètent des produits que, finalement, ils utilisent très peu (de nombreux acheteurs de machines à pain peuvent sûrement en témoigner). Cela prouve la nécessité de « bibliothèques d’échange » à la manière de The Kitchen Library.

La popularité des articles empruntés varie selon les saisons. Pendant la saison froide, les gens veulent cuisiner des pâtes fraîches et faire du pain à la machine. L’été, l’appareil à confectionner de la crème glacée fait fureur, tandis que le nécessaire pour faire des conserves est très prisé pendant les récoltes d’automne. « Et en janvier, les gens s’arrachent les centrifugeuses et les mélangeurs, pour commencer leurs résolutions du Nouvel An », note Dayna, qui a reçu une subvention pour acheter une centrifugeuse Omega et un mélangeur Vitamix neufs, deux appareils très populaires et surtout onéreux.

Quand The Kitchen Library a ouvert, un projet similaire appelé Kitchen Share remportait déjà beaucoup de succès à Portland, ce qui a rassuré Dayna quant à la viabilité du projet. Depuis, des gens de partout sur le globe sont curieux et souhaitent connaître la recette pour implanter l’idée dans leur communauté. La fondatrice a créé un billet de blogue (http://thekitchenlibrary.ca/how-to-start-your-own-kitchen- library/) sur le site de The Kitchen Library, où elle partage ses trucs.

L’initiative n’a toujours pas d’équivalent au Québec. Quelques supermarchés offrent la location d’appareils de cuisine. Des particuliers utilisent quant à eux Kijiji ou Craigslist pour louer leurs propres appareils afin de rentabiliser leur investissement, tel le Vitamix qui vaut près de 700 $, un mélangeur fétichisé par les chefs à la télé.

Pour inciter les gens à consommer plus intelligemment, une organisation suisse a développé Pumpipumpe, un projet permettant de partager les appareils ménagers et les accessoires de loisirs entre voisins, à l’aide d’autocollants apposés sur la boîte aux lettres des volontaires. Selon La Presse, Pumpipumpe pourrait s’exporter à Montréal.

« Je souhaite qu’on voie davantage pousser des projets de partage et qu’on puisse emprunter des outils de jardinage, des articles de camping, des vélos, conclut Dayna Boyer. Il n’y a pas de limites aux possibilités. » C’est vrai. Il y a quelques jours, The Kitchen Library a déménagé dans les locaux du centre de médecine douce de Toronto Living City Health, qui lui a offert de l’héberger gratuitement. Le jour, le centre soigne les maux et, trois soirs par semaine, les gens consultent Dayna pour apprendre à fabriquer leurs propres raviolis et prendre leur alimentation en main.