Bienvenue dans l’ère du Moi quantifié

On dénombre aujourd’hui près de 500 outils d’auto-mesure.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir On dénombre aujourd’hui près de 500 outils d’auto-mesure.

Le podomètre Fitbit comptabilise vos pas, puis les convertit en équivalent métrique et en étages. Objectif quotidien fixé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : 10 000 pas par jour, soit 8 km de marche ou une trentaine d’étages à gravir. Une personne inactive effectue moins de 5000 pas par jour. On vous aura prévenu.

 

La montre Basis, elle, enregistre le pouls et l’activité physique. Un capteur prend la température du corps. Un autre détecte le niveau de transpiration. Les données capturées se transfèrent sur le site de Basis, qui les analyse et les présente sous forme de graphique. Semaine après semaine, l’utilisateur rédige ainsi son historique santé personnel, le compare et surtout le partage avec d’autres.

 

Vous venez d’entrouvrir les portes du Quantified Self (littéralement : « quantification de soi » ou « auto-mesure »). Un monde en plein boom, phénomène de société et art de vivre : celui de la mesure et de la socialisation de l’intime. Nombre de pas, bonheur, tension, rythme cardiaque, sommeil, calories brûlées, qualité de l’air que l’on respire chez soi… Le Quantified Self désigne les pratiques et les outils pour suivre, analyser et partager en temps réel les données de notre quotidien.

 

Accros à l’auto-mesure

 

Le mouvement a vu le jour en 2008 à San Francisco sous l’impulsion de Kevin Kelly et de Gary Wolf, éditeurs du magazine Wired. À l’époque, les deux journalistes organisent des rencontres avec les premiers adeptes californiens de l’auto-mesure. Dans cet État qui voue un culte au bien-être et aux corps parfaits, le phénomène prend instantanément et la déferlante gagne la planète.

 

Objets connectés, applications, capteurs : on dénombre aujourd’hui près de 500 outils d’auto-mesure, du plus basique au très complexe. En 2014, le marché mondial du Quantified Self devrait peser plus de 4,4 milliards de dollars et atteindre 40 milliards en 2017, selon l’étude du cabinet allemand Research2Guidance. Pourquoi cet engouement ?

 

Le Quantified Self s’inscrit dans cette tendance globale vers la réappropriation de notre corps. « Au moyen de l’auto-mesure, je me recentre sur ce qui prime : mon individualité », explique Emmanuel Gadenne, 43 ans, auteur du Guide pratique du Quantified Self paru en 2012 aux éditions FYP en Europe. Ce Français de 95 kg, qui enregistre 10 000 pas quotidiens au compteur, capture et analyse systématiquement ses données personnelles : poids, qualité du sommeil, consommation d’alcool et de café. D’abord à l’aide d’une feuille de papier et d’un crayon, puis, dès 2010, avec les premiers objets d’auto-mesure. Son expérience l’a mené à créer les premiers groupes de Quantified Self en France.

 

Au Centre universitaire d’informatique de l’Université de Genève, la Dre Katarzyna Wac dirige le Centre de recherche pour la qualité de vie. En 1999, cette chercheuse d’origine polonaise pesait plus de 75 kg. En janvier 2010, elle découvre le Fitbit. « Je mangeais mal, ne bougeais pas assez. Mes informations personnelles m’ont permis d’interpréter scientifiquement mon comportement et de mesurer l’impact des soins que je donne à mon corps. » Depuis trois ans, Katarzyna Wac pèse 58 kg.

 

L’auto-mesure émerge comme une bouée de sauvetage salutaire pour ces adeptes désireux de vivre mieux et plus longtemps. « Le monde actuel nous déresponsabilise, analyse Emmanuel Gadenne. L’individu ne bouge plus, fume et attend du médecin qu’il le soigne. » Certes, mais quels sont les risques de l’autodiagnostic ?

 

Données sensibles

 

Lors de son examen annuel, le médecin de Katarzyna Wac lui prend le pouls : 75 battements par minute. Katarzyna jette un coup d’oeil à sa montre Basis et rétorque : « 76,5 battements par minute pour être précise ! » Au Royaume-Uni, le National Health Service (NHS) a sollicité des médecins pour qu’ils encouragent leurs patients à recourir aux applications mobiles d’auto-mesure, convaincu que le Quantified Self peut réduire les consultations. Aux États-Unis, 88 % des généralistes plébiscitent l’auto-mesure encadrée médicalement.

 

Protection des données ? Imaginez un instant que votre assurance maladie accède à vos informations et calcule le montant de vos primes en fonction de ce qu’elles dévoilent de votre hygiène de vie. Ou, pire, que ces données se retrouvent sur Google ou Facebook à votre insu. Pour éviter que la Toile ne découvre que vous êtes un ancien gros, Emmanuel Gadenne conseille de ne pas partager des informations trop personnelles avec la communauté et d’agir dans un cercle très restreint, toujours sous pseudonyme.

 

À 47 ans, Laurent Eymard, fondateur de Red-Dolphin — une start-up de Gland spécialisée dans l’accès aux nouveaux produits technologiques —, participe avec Emmanuel Gadenne au Fitbit Challenge, soit trois millions de pas par an. Il le jure : hors de question de sombrer dans l’hypocondrie et la surperformance. « L’auto-mesure ne me rend pas médecin, elle m’apprend à mieux lire mon corps. »