Consommation - L’être humain et son agenda: amour, haine et dépendance

Si l’agenda numérique permet de synchroniser les horaires de tout le monde en un clic, l’agenda papier demeure le seul qui offre la garantie que vous serez son seul maître.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Si l’agenda numérique permet de synchroniser les horaires de tout le monde en un clic, l’agenda papier demeure le seul qui offre la garantie que vous serez son seul maître.

Dans l’absolu, les agendas n’ont qu’une seule fonction primordiale : nous rappeler nos rendez-vous. Depuis que le numérique a pris le pas sur le papier, cette tâche toute simple est devenue plus complexe. Observation des univers parallèles de ces deux assistants personnels, à l’aube de déballer une année flambant neuve.

 

Chaque soir, vers 23 h, le téléphone cellulaire de Martin Lessard vibre et, sur l’écran, jaillit une nuée de notifications pour lui rappeler la journée qui l’attend à son réveil. Ça l’agace, mais il préfère se faire importuner à cette heure plutôt que de revenir à l’époque où il oubliait ses rendez-vous parce que son agenda électronique ne disait pas un mot. Ravi que les notifications et l’infonuagique soudent plus que jamais les liens avec son assistant personnel, plus de dix ans après être passé du papier au pixel, le blogueur de Triplex, le blogue techno de Radio-Canada, entretient toujours pour lui une relation amour-haine.

 

« Je suis plus stressé par rapport à mes rendez-vous qu’avant. Quand je les écrivais au stylo, c’était super simple, car chaque mot s’imprimait également dans ma mémoire et, sur papier, je leur accordais une importance différente. Aujourd’hui, tout a le même format, et l’épicerie devient aussi importante que la conférence à donner. » Malgré tout, le vulgarisateur ne reviendrait jamais en arrière, comme c’est le cas pour bien des utilisateurs, car Internet synchronise aujourd’hui toutes les sphères de sa vie.

 

En ligne, la technologie permet de mettre en commun les agendas du conjoint, des enfants autant que des collègues — un outil d’une redoutable efficacité pour les entreprises qui exigent que leurs employés mettent ainsi en commun leurs horaires pour faciliter la tenue des rencontres d’équipe. Certaines écoles implantent également cette gestion du temps pour communiquer avec les parents et les élèves. Ce n’est donc pas par une belle journée de novembre que les gens se demandent s’ils passeront au virtuel la prochaine année ; un beau jour, ils se laissent simplement emporter par la vague de rendez-vous qui échouent à l’écran.

 

Vibrer pour la fibre

 

Au téléphone, le géant Bureau en gros affirme que le déclin de l’agenda papier se remarque davantage sur le marché que dans ses magasins. Sans surprise, chez Nota Bene, avenue du Parc à Montréal, le propriétaire de la papeterie spécialisée qui importe dans la métropole des collections trouvées à l’international voit l’électronique gruger son terrain un peu plus chaque année. « En papeterie, la seule façon de le garder en vie, c’est d’offrir des produits intéressants et de bonne qualité, dit Russell Hemsworth. Pour ça, il faut aller les chercher loin, dans les pays qui ont toujours cette passion pour le papier, comme ceux d’Europe et le Japon, qui est curieusement la société la plus branchée de toute la planète. C’est le yin et le yang ! »

 

Les adeptes du papier entretiennent souvent une liaison tout aussi complémentaire avec ces pense-bêtes de deux époques distinctes. Sur le bureau, leur carnet côtoie leur téléphone intelligent dans la plus parfaite harmonie. Personnes visuelles à la recherche du plaisir tactile avec la fibre, elles préfèrent séparer les rôles. S’il est techniquement plus pratique de pouvoir jouer à Candy Crush sur la même tablette que celle où l’on inscrit son rendez-vous chez le vétérinaire, et si l’esthétique clinique et générique des gabarits des applications virtuelles permet peut-être de garder de l’ordre dans son horaire, les créatifs favorisent le papier. Fidèle et jamais « low-bat », ce dernier a l’avantage de ne jamais «quitter inopinément» pendant qu’ils mettent leur couleur à ce carnet qui les accompagne, après tout, plus de 50 semaines par année. Cela explique peut-être pourquoi il est si difficile de s’en départir, chaque coup de crayon contenant des bribes de leurs vies.

 

Le grand patron

 

Il a beau perdre du terrain, l’agenda papier connaît tout de même des évolutions. On note une croissance des agendas avec une présentation semainière, qui permet d’avoir une meilleure vue d’ensemble de son horaire : les jours de la semaine sont imprimés sur la page de gauche alors que la page de droite est une pleine page à annoter. Membre du clan papier, Russell Hemsworth apprécie bien le modèle Exacompta, dans lequel le samedi et le dimanche sont considérés avec la même importance que les autres jours de la semaine — parfait pour les entrepreneurs, dommageable pour les workaholiques.

 

Il y a un agenda pour tous les types de personnalités et, à entendre Martin Lessard parler du numérique avec l’enthousiasme du captif résigné, ce type d’aide-mémoire n’est peut-être pas pour les gens qui veulent rester maîtres de leur horaire. Happé par le syndrome de Stockholm, le spécialiste en stratégies Web et en médias sociaux a beau être en terrain connu, il n’a plus le sentiment d’être parfaitement maître de son emploi du temps. La synchronisation automatique des agendas perd les rendez-vous, fait apparaître des activités qu’il ne se souvient plus avoir inscrites, et il remarque l’apparition de « pourriels » d’agenda, des rendez-vous non désirés qui s’installent dans ses journées. « Je suis passé d’un agenda papier super simple à une machine dont il est difficile de comprendre toutes les ramifications ; si moi je baisse les bras, imaginez à quoi ça peut ressembler pour les autres ! »

 

Par l’intermédiaire de la technologie, on a l’impression que les informations notées ne nous appartiennent plus vraiment, mais même si l’agenda numérique n’est pas essentiel — bien qu’il soit fort pratique pour se rappeler les numéros de téléphone, les adresses et l’anniversaire du moindre ami Facebook — en reliant ces deux univers parallèles, il reste, selon le blogueur, un incontournable en nous permettant de garder ce lien avec les autres.

 

C’est à nous de voir si on est à l’aise avec l’idée de laisser l’assistant personnel s’asseoir en permanence dans la chaise du boss.