Consommation - Habiter un 2 1/2 avec… un Molinari

Des organismes comme L’Artothèque contribuent à faire rayonner l’art ailleurs que dans les seuls salons bourgeois.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Des organismes comme L’Artothèque contribuent à faire rayonner l’art ailleurs que dans les seuls salons bourgeois.

Pour une vingtaine de dollars, il est possible d’accrocher un Riopelle au-dessus de sa table de chevet pour une période de trois mois ou moins. En rendant l’art accessible, la location d’oeuvres offre une autre vitrine aux artistes québécois, tout en promettant à ceux qui les accrochent chez eux plus de cachet qu’une reproduction du pont de Brooklyn vendue chez IKEA. Bref, elle fait littéralement passer l’art au salon.

Les quelque 5000 oeuvres originales que L’Artothèque rend disponibles au public et aux entreprises sont toutes enveloppées d’une pellicule plastique. Dans cette « friperie » pour oeuvres d’art, on magasine comme on cherche une chemise. Plusieurs toiles ne nous disent rien qui vaille, et puis hop ! un coup de pinceau familier pique notre curiosité. Tiens, un Molinari. Aucun gardien de sécurité à l’horizon et, sur les rayons, la toile est traitée avec le même égard que celles d’autres artistes en quête d’une maison d’accueil.

 

Depuis près de vingt ans, le « musée qui s’emporte » permet aux abonnés de sa bibliothèque l’emprunt d’un tableau pour une période de trois mois à un an, pas plus, afin de laisser la chance à tous de mettre la main sur l’oeuvre d’un signataire de Refus global ou d’un artiste de la relève. « Souvent, les gens sont intimidés à l’idée d’entrer dans une galerie et de subir un dialogue peut-être trop hermétique sur l’oeuvre, dit Christophe Lemière, directeur général de L’Artothèque, située tout près du métro Rosemont et ouverte au public. Une fois à la maison, ils ont le temps d’entrer en communication avec elle, de se demander s’ils l’aiment ou pas. Et le dialogue se poursuit avec leurs visiteurs. »

 

Le but de L’Artothèque ? Diffuser les productions artistiques québécoises, comme tentent de le faire plusieurs autres organismes, par exemple la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec, Les Impatients et, depuis 1996, l’Université Laval avec L’Imageothèque, une réserve de toiles laissées par ses étudiants. « Notre mission n’est pas de louer nos oeuvres. Mais parmi celles produites en atelier, nous avons réalisé que de petits trésors dormaient dans les boîtes, soutient Mélanie Bonenfant, responsable du service locatif des Impatients, un organisme offrant des classes d’art thérapeutique aux personnes souffrant de maladie mentale. C’est une façon de faire circuler l’art et, du même coup, le service finance l’organisme. »

 

La plupart de ces prêteurs disposent de catalogues virtuels permettant aux gens de voir la sélection offerte. Mais c’est souvent en visitant les installations que le client est saisi d’un coup de foudre pour une oeuvre ou déniche le triptyque qui s’agencera avec la couleur de son canapé modulaire. Certains font même des trouvailles qui les mènent jusqu’à l’artiste, comme l’a constaté la peintre Élyse Turbide. L’artiste a accueilli à sa galerie des îles de la Madeleine des visiteurs qui avaient déjeuné en tête à tête avec l’une de ses oeuvres, ou découvert son talent chez des amis locataires d’art.

 

« Louer nos tableaux, ça fait en sorte que notre travail est vu ! Ce n’est pas donné à tout le monde de se payer une oeuvre d’art. Les redevances ne nous rapportent pas des masses, mais après nous avoir “essayés”, il arrive que les gens nous achètent un tableau. Être choisi par les gens à travers toute la sélection, c’est déjà tout un honneur ! », explique, enthousiaste, l’artiste émergente, associée à L’Artothèque depuis 2005.

 

Accueillir un Dominic Besner ou un René Derouin sous son toit peut en rendre plus d’un nerveux, mais Christophe Lemière se fait rassurant. « Il faut prendre les mêmes précautions qu’un bon père de famille. » Mieux vaut s’informer des exigences auprès du prêteur, mais, en général, une assurance habitation du côté du client suffit. Quant à L’Artothèque, une entreprise d’économie familiale, elle assure tous ses tableaux. « C’est un frein de moins pour le locataire. Bon, ça nous coûte des sous, mais c’est le risque à prendre pour démocratiser l’art ! », admet M. Lemière.

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