Distraits, les cyberdépendants?

«Malheureusement, les cellulaires et les ordinateurs, censés rendre notre vie plus productive et agréable, sont utilisés de manière abusive au point de nuire au sommeil de millions d’Américains qui en font les frais le lendemain en peinant à bien fonctionner», explique un chercheur.<br />
Photo: Agence Reuters «Malheureusement, les cellulaires et les ordinateurs, censés rendre notre vie plus productive et agréable, sont utilisés de manière abusive au point de nuire au sommeil de millions d’Américains qui en font les frais le lendemain en peinant à bien fonctionner», explique un chercheur.

Le pire se confirme: les environnements ultratechnologiques, avec leurs tablettes numériques, leurs téléphones intelligents, leurs ordinateurs branchés sur le monde 24 heures sur 24, seraient-ils en train de confronter l'humanité à un trouble collectif de l'attention tout comme à l'hyperactivité? Plusieurs études le laissent croire. Et les adeptes des outils de communication ne font finalement rien pour enrayer la tendance.

Ça va très vite et c'est tellement contemporain: la station de télévision Fox aux États-Unis vient de remettre à son antenne, le samedi soir, l'émission 30 Seconds to Fame (30 secondes de gloire) qui avait fait ses beaux jours en 2002. Le concept? Une interminable brochette d'artistes s'y expose pour livrer un numéro de cabaret dans un format d'une demi-minute à peine et sous le regard d'un public évaluant en temps réel chaque numéro, à l'aide d'un boîtier électronique, qui permet aussi de «zapper» un artiste avant la fin de sa prestation. En cas de médiocrité.

La semaine dernière, il y avait, dans le désordre, un numéro de kung-fu, un trio de danseuses hip-hop, un contorsionniste, un comique faisant parler un synthétiseur, une grand-mère jouant de la musique en soufflant dans des bouteilles vides et même le Québécois Denis Lacombe en bouffon-chef d'orchestre. Le tout dans une formule étourdissante, mais tellement en prise directe avec une époque où la capacité de concentration des humains diminuerait de manière inversement proportionnelle à la multiplication des outils technologiques de communication dans leur environnement.

Le doute était là. Et la science le confirme: la déferlante de courriels dans les boîtes de messagerie, les textos apparaissant en rafale sur un écran de cellulaire — dans l'autobus, en pleine réunion, le soir au souper... —, la quarantaine de sites Web consultés en moyenne chaque jour, la fréquentation maladive de sa page Facebook ou de son fil Twitter changent notre façon de penser, de nous comporter, mais aussi de nous concentrer, une compétence désormais altérée par la multiplication de l'information en format court, interactif et en mouvement perpétuel.

«Nous exposons notre cerveau à cet environnement et nous lui demandons de faire des choses qui ne font peut-être pas partie d'une évolution normale, résumait il y a quelques semaines le neurologue américain Adam Gazzaley, de l'Université de Californie, dans les pages du New York Times. Nous savons déjà qu'il y a des conséquences», dont les troubles de l'attention, les troubles du sommeil ou encore l'hyperactivité font certainement partie.

Au début de la semaine, la Fondation nationale du sommeil aux États-Unis a dévoilé en effet les résultats d'une étude démontrant que la multiplication des écrans dans les foyers américains était en train de nuire considérablement à la qualité du sommeil. Et ce, dans toutes les strates de la société où ces écrans sont allumés et utilisés en permanence, mais aussi dans l'heure qui précède la mise au lit chez 95 % des répondants, indique l'étude.

«Malheureusement, les cellulaires et les ordinateurs, censés rendre notre vie plus productive et agréable, sont utilisés de manière abusive au point de nuire au sommeil de millions d'Américains qui en font les frais le lendemain en peinant à bien fonctionner», explique Russell Rosenberg, vice-président de cette fondation établie à Washington.

En matière de communication et d'information, le tout, tout le temps et tout de suite fait rêver, même si la science malmène régulièrement le mythe de l'humain multitâche et hautement productif avec son iPhone en main qui lui permet de suivre les cours de la Bourse, de programmer sa télévision à distance, de gérer sa bibliothèque musicale, de tenir à jour son agenda, d'informer ses amis de ses déplacements tout en téléchargeant des livres d'histoires à lire à ses enfants le soir avant de se coucher.

Le chercheur Eyal Ophir, avec ses collègues Anthony Wagner et Clifford Nass, de l'Université Stanford, en ont d'ailleurs fait la démonstration récemment au terme d'une étude à long terme sur l'hyperstimulation de l'Internet et la capacité de concentration de sujets accros à la technologie. Deux groupes, les «malades du multitâche» et les moins attachés à leur téléphone, ont été soumis à différents tests d'organisation et de discrimination de l'information. Ils ont aussi été évalués dans leur capacité à passer d'une tâche à une autre. Sans surprise, les plus branchés se sont révélés... les moins efficaces et les moins concentrés.

La technologie tend à reconfigurer les connexions du cerveau, mais elle est aussi contre-productive lorsqu'utilisée avec excès, estiment les chercheurs, et le fléau touche certainement la majorité des ménages dans les sociétés hautement numériques, laisse présager une étude de Deloitte rendue publique début février.

En substance, on y découvre que 75 % des personnes qui regardent la télévision, au pays de Barack Obama, font désormais plus que cela: 42 % naviguent en même temps sur Internet, 29 % utilisent un téléphone intelligent ou une tablette numérique et 26 % produisent des messages texte ou se perdent dans Twitter, peut-être pour commenter les prestations des artistes hyperactifs de l'émission 30 Seconds to Fame acceptant chaque semaine cette formule du tourbillon dans l'espoir de remporter le chèque de 25 000 $ remis au finaliste choisi par la foule. Une somme appréciable, certes, mais bien loin des 8 millions de dollars que représentent les coûts sociaux et économiques annuels de l'hyperactivité et des troubles de l'attention au Canada, ou les 77 milliards de dollars en pertes de revenus que ces maux modernes induisent chaque année aux États-Unis, selon l'Association médicale américaine.
18 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 10 mars 2011 05 h 32

    Ben oui, c'tu pas effrayant!

    Évidemment, il aurait été impensable qu'on prévoit tous ces effets baroques "avant" de lancer sur le marché et presque simultanément tous ces gadgets dont on déplore maintenant qu'ils rendent dingues.
    Servons-nous donc de cobayes, de laboratoire d'essai et erreur à une industrie délirante?
    Et puis, il y a un refrain bien connu dans l'arrivée prévisible de tous ces scénarios déprimants qui surviennent "après coup". On donne au bon peuple des joujoux avec lesquels il s'amuse un peu trop que ce qui était prévu pour ne pas nuire à la productivité? Culpabilisons-le maintenant pour redresser la barre, établir des balises "acceptables".
    Mais les cobayes s'amusent tellement qu'ils n'écoutent plus rien, c'est l'orgie, l'anarchie; on en perd le contrôle là-haut, c'est n'importe quoi.

    Les joujoux se retournent contre leurs créateurs? Non, pas comme ça, clament-ils en s'arrachant les cheveux!
    Ça me fait penser à un party où on aurait invité toute la parenté, même éloignée: faut pas s'étonner de retrouver mononc'Alfred pis matante Réjeanne en train de baiser dans la piscine et des chats juchés dans les pots de fleurs...

  • Socrate - Inscrit 10 mars 2011 05 h 57

    cellulaires

    Les cellulaires auraient un effet sur les décrocheurs finalement. Oh la la! Je ne suis plus là.

  • ysengrimus - Inscrit 10 mars 2011 06 h 52

    Ceci dit, c'est là pour rester...

    Ceux et celles qui cultivent encore l’illusion de bloquer l’internet aux enfants doivent bien réfléchir

    http://ysengrimus.wordpress.com/2008/06/17/control

    et autocritiquer leur regrettable outrecuidance.
    Paul Laurendeau

  • Linda Delorme - Inscrite 10 mars 2011 07 h 23

    Cyberdépendance...

    Le mot le dit bien. Cyberdépendance... dépendance.

    Facile d’accuser la technologie. Du même coup, on déresponsabilise l’humain. On l’excuse pour ses propres travers. On le victimise. L’alcoolique est victime de l’alcool, le drogué de la drogue, le joueur compulsif du jeu. Comme si l’humain n’avait aucun contrôle sur lui-même…

    La dépendance est un phénomène intrinsèque à l’humain. C’est une compulsion visant à soulager un malaise, un manque. Tant mieux si la cyberdépendance existe. Elle permettra peut-être aux gens de se regarder le nombril, de prendre conscience de leurs manques et d’y remédier de façon saine.

  • André Boulanger - Inscrit 10 mars 2011 07 h 58

    Mais de quoi on parle là ?

    Je voulais écrire quelque chose mais je me rappelle plus du sujet de l'article ;0)