Des robes habillées de déchets

Des 16 robes exposées, quatre proviennent du défilé Mode Réc’Up de 2007. Pour O.N.E, les filles de la griffe MolyCulte ont retravaillé leur Robe de balles, conçue avec 2000 cartouches de fusil provenant d’une école de tir. Elle sert de mannequin pour aborder le thème de la guerre et ses impacts sur l’environnement.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des 16 robes exposées, quatre proviennent du défilé Mode Réc’Up de 2007. Pour O.N.E, les filles de la griffe MolyCulte ont retravaillé leur Robe de balles, conçue avec 2000 cartouches de fusil provenant d’une école de tir. Elle sert de mannequin pour aborder le thème de la guerre et ses impacts sur l’environnement.

En 2007, l'écocommunicatrice K avait abordé les changements climatiques à travers les robes fabriquées à partir de déchets pour son défilé-exposition Mode Réc'Up. Cette fois, elle revient à la Biosphère en poussant la note plus loin. Chef d'orchestre derrière la confection des 16 robes de O.N.E. Objets Non Enfouis, K s'est assurée de faire encore plus de bruit.

Elle a de drôles de coups de coeur, cette K. Elle n'a que faire du taffetas et du coton égyptien; les matières qui la font craquer sont les mèches de cheveux, les pots de pilules, les piles AA et la peau de saumon. Des matières à réflexion, qu'elle les appelle.

Pour O.N.E., celles-ci servent de prétexte pour aborder autant le thème des cosmétiques que celui de l'impact environnemental de la guerre, du suremballage ou encore de l'absorption de médicaments par les cours d'eau. Et ces robes sont les pièces maîtresses d'une composition de plusieurs éléments.

Avant de farfouiller dans les poubelles de la rue Sainte-Catherine à la recherche de canettes de thé Arizona, K devait d'abord rassembler suffisamment de statistiques pour composer la vidéo de deux minutes qui appuie chaque enjeu. Conçue par sa coéquipière Valérie Galarneau, de Vous êtes ici, signature de leurs événements communs, la vidéo fait défiler les données recueillies sur une trame musicale choisie. Et sert du coup à titiller la fibre émotive du public.

La robe de cheveux Hairdress, sur la face cachée des cosmétiques, sur les rythmes de Kenny G Non-Stop de Radio Radio, nous dynamise tandis qu'un frisson nous parcourt l'échine lorsque les notes de Kamataki Song, de Jorane, retentissent devant le congélateur de la tenue en écailles de poisson.

«Moi, je ne suis pas une scientifique, dit K, mais je veux donner le goût d'éduquer les gens par l'art, et c'est pour ça que chacune des pièces musicales a été pensée en fonction du rebut.» La Biosphère lui a fait confiance et hébergera O.N.E. pendant deux ans, avant de l'envoyer se balader dans la vaste contrée canadienne pendant les trois années suivantes.

Sous les robes

Une tournée qui représente tout un défi quand on sait que la robe fabriquée avec des sacs de plastique pour caca de chien se photodégradera avant même la fin de son séjour au musée montréalais, et que personne ne peut prédire la réaction des 97 peaux de saumon de la robe Peau de sirène. Déjà, les écailles de «la bibitte de cirque de l'exposition» ont commencé à s'assécher. «C'est un guess, dans le fond. Si jamais elle se dégrade trop, Geneviève Bouchard, la designer, va en fabriquer une nouvelle, mais on espère ne pas en arriver là!», souligne K.

D'abord parce que le parfum d'ambiance qui embaumait le 4 1/2 de Geneviève Bouchard pendant les trois semaines de la confection était signé Saumon no 5, puis qu'un miracle a permis à sa vieille machine de coudre la robe avec un épais fil à pêche sans flancher, et surtout que pendant la confection, la designer s'est sûrement vidée de toute l'eau que contenait son corps. «J'ai tellement pleuré, si tu savais. C'est une robe sur la transformation et la protection des espèces et elle m'a fait vivre une gamme d'émotions à cause de l'ampleur du défi», confie la jeune femme originaire du Saguenay.

Elle n'en était pourtant pas à sa première création en peau de poisson, tout comme les autres créatrices, qui ont toutes déjà travaillé avec le déchet qui leur était attribué. Mais K a demandé à chacune de ses filles de se surpasser, — des hommes ont été approchés, mais seule la gent féminine a sauté à pieds joints dans le projet — «de faire le deuil de leurs limites», précise l'écocommunicatrice.

On le voit dans chacune des 1796 pages choisies avec soin pour la robe lanterne. Dans la dentelle des souliers fabriqués en rubans de cassettes VHS. Dans les pots de pilules fondues des bijoux de la majestueuse Ordonnance Royale. Dans chacune des ampoules de Noël translucides dégainées à la main de la robe d'ouverture de l'exposition.

Les 16 artistes ont tout donné, et ce, jusque dans le menu détail de leur matière. Pour rendre justice à ce travail de moine, il faut observer les oeuvres de O.N.E. sous toutes leurs coutures. Et tendre l'oreille pour entendre ce que les déchets ont à raconter.