Attention! Zone... de fast-food

Photo: - Le Devoir
Dans les quartiers les mieux nantis, les élèves courent trente fois moins de risques de croiser un restaurant-minute autour de l'école, révèle une vaste étude menée par le chercheur à la Direction de la santé publique de Montréal Yan Kestens. Quelques exemples. L'école du Père-Marquette et le McDonald's? 600 mètres. L'école Georges-Vanier et le Subway? 100 mètres. Le collège Jean-Eudes et le Petit Québec? 250 mètres. Et à 300 mètres de ce temple de la poutine? L'école primaire anglophone Nesbitt.

Que les restaurateurs s'installent près des écoles «n'est pas complètement surprenant», dit Yan Kestens alors que Le Devoir l'accompagne dans un petit parcours de reconnaissance. «Ce qui nous a surpris, c'est la différence entre les écoles favorisées et défavorisées. Une probabilité 30 fois supérieure de trouver de la restauration rapide proche de l'école défavorisée, c'est saisissant. Je n'ai pas vu d'autres études où les différences sont aussi grandes» entre riches et pauvres, explique-t-il alors qu'il se dirige vers Rosemont à bord d'une Communauto. L'agente de recherche Karine Léger guide notre excursion, une carte bien spéciale à la main.

Géographe spécialisé en aménagement du territoire, Yan Kesten a dressé une carte exhaustive de la situation, de Saint-Jérôme aux limites de la banlieue sud de Montréal, une analyse publiée dans la plus récente édition du American Journal of Preventive Medecine.

Dans un rayon de 750 mètres autour des 828 écoles primaires et des 340 écoles secondaires, son équipe et lui ont localisé 1061 restaurants-minute (données de 2005) et zoné le tout selon le revenu familial moyen, comme indiqué au recensement de 2001. Écoles primaires, vraiment? «Dans ce cas, ils ne sortent peut-être pas le midi, mais les parents viennent les chercher le soir, et qu'est-ce qui se ramène vite à la maison pour souper...» illustre-t-il en tournant sur le boulevard Rosemont. La carte localise également les fruiteries, contrepoids santé rapide sur l'heure du midi.

Un jeune de deux à dix-sept ans sur quatre présente un surpoids ou de l'obésité, selon l'Enquête 2004 sur la santé des collectivités canadiennes. La restauration rapide partage le blâme avec bien d'autres facteurs. Mais à proximité des écoles, elle ferait vraiment prendre des kilos aux jeunes, selon une étude publiée en 2009. Des chercheurs des universités Columbia et Berkeley, en Californie, ont trouvé que les élèves qui fréquentent des écoles situées à moins de 150 mètres d'un fast-food augmentent de 5 % leur risque d'être obèse.

Là où le fast-food est roi

Coin boulevards Rosemont et Saint-Michel. «On va se prendre une poutine au Petit Québec?» blague Yan Kestens en passant devant l'établissement. Le véhicule vient de dépasser l'école primaire Nesbitt, une des plus grandes écoles primaires de la commission scolaire English-Montréal. «Nous sommes dans un quartier défavorisé. Pas d'épicerie, pas de fruiterie, et peut-être des citrons au dépanneur, mais c'est pour la Corona», s'exclame le chercheur. Sur ce, l'expédition croise le collège Jean-Eudes. Cette école privée sise dans un milieu moins nanti n'échappe pas au phénomène. «Quand le resto a ouvert, raconte une ancienne élève, c'était la folie. C'est le seul resto proche et la période de dîner dure seulement 50 minutes, donc tu ne pouvais pas aller très loin!»

L'absence de choix dérange Yan Kestens. Dans d'autres quartiers défavorisés, comme Verdun ou Hochelaga-Maisonneuve, «il y a aussi des fruiteries et de petits supermarchés. Est-ce que les jeunes y vont, c'est une autre question, mais au moins, ils ont le choix», souligne-t-il. Peut-être qu'influencé par des programmes éducatifs, «le jeune se dira: "Tiens, je vais aller me chercher un sandwich végétarien à la fruiterie"», rêve-t-il.

Boulevard Saint-Michel, un peu plus au nord, un McDonald's trône, seul maître des lieux entre les écoles secondaires John F. Kennedy et Joseph-François-Perrault. Vers l'ouest, rue Villeray. Devant l'école secondaire Georges-Vanier se dresse une véritable muraille de commerces qui offrent soit les sous-marins, la pizza, la poutine ou la crème glacée.

«Oui, il y a un problème de concurrence extérieure [pour les cafétérias d'école], mais il y a des inégalités sociales [devant ce phénomène]. On ne peut pas rester insensible à ça», note Yan Kensten. Une relation qui se vérifie autant à Longueuil ou à Laval que sur l'île.

Outremont: du choix

La Communauto prend la direction d'Outremont. «En 2005, il n'y avait pas de restauration rapide là où nous allons», affirme l'agente de recherche Karine Léger en observant la carte. Surprise! Coin Van Horne et Dollard, «ça a poussé proche de notre avenue d'école!» s'écrie-t-elle. Double Pizza a pignon sur rue depuis 2008, Subway depuis 2007. «Le paysage commercial change rapidement, cette étude devrait être répétée souvent», constate son collègue. Mais près du collège Stanislas, du Centre d'éducation des adultes d'Outremont et de l'école Guy-Drummond, la compétition tient bon. «Le café-boulangerie est invitant», remarque le chercheur.

«Je voulais répondre aux interrogations de certains politiciens, qui disent que ça ne sert à rien de sortir la malbouffe des écoles à cause de la concurrence déloyale des commerces», relate-t-il sur le chemin du retour. Pari tenu. Mais «qu'est-ce qu'on peut faire comme société?» poursuit-il encore. «Ça rajoute à la démonstration que nos environnements ne sont pas neutres. On a un pouvoir de les améliorer plutôt que de les subir. Ensuite, c'est une question de volonté politique, au même titre qu'on élargit les trottoirs ou qu'on installe des dos-d'âne pour réduire les accidents dans certains quartiers.»

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