Une question d'étiquette - Pas facile de se nourrir « localement » !

Préoccupés par ce qui se trouve dans leurs assiettes, les Canadiens sont de plus en plus enclins à choisir des aliments respectant les principes de l'agriculture durable. Si, sur les tablettes, l'offre biologique et équitable est aujourd'hui beaucoup plus importante et plus visible qu'il y a quelques années, les produits «canadiens», trop vaguement identifiés, sont encore difficilement repérables. Pour Miranda Cobb, tout est une question d'étiquette!

Dans le cadre d'un cours de maîtrise à l'Université Carleton d'Ottawa, une étudiante, ici Miranda Cobb, s'est intéressée de près à l'étiquetage des produits alimentaires canadiens. En collaboration avec le projet Pour une politique alimentaire populaire (PPAP), un réseau pancanadien d'individus et d'organisations travaillant à la mise au point d'une première politique de souveraineté alimentaire au niveau fédéral, ses collègues universitaires et elle ont mené une vaste étude sur le sujet.

«Notre rôle comme chercheurs était d'abord d'interroger les acteurs du gouvernement fédéral, de l'industrie alimentaire et de la population et, ensuite, de constituer un dossier de recherche exhaustif. Nous voulions déterminer quelles étaient les avenues qui s'offraient aux Canadiens en matière de politiques fédérales, le tout en respectant les principes de souveraineté alimentaire. Pour ma part, je me suis surtout penchée sur les directives qui déterminent l'étiquetage des produits alimentaires canadiens depuis décembre 2008.»

Des mesures inadéquates

Souhaitant actualiser les directives qui régissent l'utilisation des indications «Produit du Canada» et «Fabriqué au Canada», le gouvernement fédéral a élaboré en 2008 l'Initiative canadienne sur l'étiquetage des produits alimentaires. N'ayant pas été modifiées depuis les années 1980, les règles sur l'étiquetage étaient devenues désuètes.

Depuis cette révision, un produit alimentaire ne peut porter sur son étiquette l'indication «Produit du Canada» que si tous ses principaux ingrédients sont d'origine canadienne et s'il a été fabriqué principalement au Canada. Plus précisément, «Produit du Canada» peut figurer sur l'étiquette si le produit alimentaire contient seulement une très faible quantité d'ingrédients qui ne sont habituellement pas produits au Canada, comme les épices, les additifs alimentaires, les vitamines, les minéraux et les préparations aromatiques, et ce, jusqu'à concurrence de 2 %. La mention «Fabriqué au Canada» s'applique quant à elle aux produits contenant des ingrédients importés ayant été fabriqués ou transformés au Canada.

Même si ces règles ont été établies il y a moins de deux ans par le gouvernement fédéral, elles ne sont toujours pas bien adaptées au marché canadien et aux besoins des consommateurs. «En modifiant sa politique alimentaire en décembre 2008, le gouvernement fédéral a déterminé que les aliments qui affichaient la mention "Produit au Canada" devaient contenir 98 % d'ingrédients canadiens, ce qui est beaucoup plus élevé que par le passé. En effectuant mes recherches, je me suis aperçue que la majorité des producteurs ne pouvaient pas répondre à ces normes. Si un produit doit absolument comprendre des ingrédients qui viennent de l'étranger parce qu'il est impossible de les cultiver ou de les obtenir au Canada, bien souvent, il ne répond pas aux normes», explique Miranda Cobb.

Par exemple, un producteur laitier canadien ne peut alléguer, sur l'étiquette de ses cartons de lait au chocolat, qu'il s'agit d'un produit canadien. Puisqu'il s'agit d'un produit transformé contenant une bonne quantité de cacao, un ingrédient qui ne peut être cultivé au Canada, la mention «Produit du Canada» ne peut être utilisée. Le producteur peut toutefois choisir d'apposer l'indication «Fabriqué au Canada» sur son étiquette. Il peut aussi ajouter des mentions plus précises pour renseigner le consommateur, comme «Contient du lait canadien».

«De plus en plus, les gens sont conscients de l'importance de la souveraineté alimentaire. Ils veulent être mieux informés au sujet des aliments qu'ils consomment, mais les politiques d'étiquetage actuelles n'aident pas la population à faire des choix éclairés. Elles ne sont pas fonctionnelles parce qu'elles identifient mal la provenance des ingrédients et les quantités dans lesquelles on les retrouve», soutient Mme Cobb.

Selon les recherches effectuées par le groupe de travail de l'Université Carleton, en ce qui a trait à la mention «Produit du Canada», il serait préférable de fixer le pourcentage des ingrédients canadiens à 85 % plutôt qu'à 98 %. «Ce serait plus réaliste et ça répondrait mieux aux besoins des consommateurs comme à ceux des producteurs», précise Miranda Cobb.

La création d'un label indépendant, comparable à celui de TransFair mais qui identifierait clairement les produits canadiens, est aussi souhaitable, selon la chercheure: «Présentement, des gens sont en train de réfléchir à un label qui porterait l'appellation "Grown in Canada". Celui-ci identifierait les pourcentages des ingrédients originaires du Canada. Par exemple, on pourrait retrouver sur un emballage la mention "Cultivé à 80 % au Canada".»

Vers de meilleures politiques

Selon Miranda Cobb, dans la situation actuelle, la population dispose d'un important pouvoir de conviction auprès des élus. Elle souligne qu'en 2008 le gouvernement fédéral a accepté de réviser ses politiques d'étiquetage alimentaire en grande partie par suite de l'action des groupes de pression et des demandes des citoyens.

«Selon mes recherches, le bureau du premier ministre a effectué ce changement surtout pour obtenir la faveur du public, plutôt que pour donner de meilleures informations aux consommateurs canadiens. Tous les intervenants que nous avons interrogés au cours de cette étude croient que cette politique n'est pas au point, que ce soit dans les agences gouvernementales, dans l'industrie ou au sein de la population. Il n'y a que le cabinet du premier ministre qui croit que la politique est fonctionnelle. Ça veut donc dire qu'il y a matière à rallier l'opinion publique et à demander au gouvernement d'apporter des changements qui répondent réellement aux besoins des consommateurs», estime la chercheure.

À ce jour, les membres du PPAP ont amassé 265 soumissions de projet et celles-ci font l'objet d'une synthèse pour l'élaboration d'une première ébauche de politique. Au cours des prochaines semaines, le PPAP conviera la population pour qu'elle prenne part aux discussions délibératives quant à la politique alimentaire populaire finale.

Conférence

Le 28 mai prochain, Miranda Cobb participera à une conférence sur le thème «La souveraineté alimentaire et le gouvernement fédéral: politiques de débat sur les appellations d'origine». Organisée par l'Association canadienne des études sur l'alimentation, cette conférence sera tenue à l'Université Concordia dans le cadre du congrès annuel des sciences humaines. Pour l'occasion, Miranda sera accompagnée de ses collègues Austin Miller, Leanne Moussa, Emily Norgang-Woodward, Peter Andree et Cathleen Kneen.

***

Collaboratrice du Devoir

***

- Pour plus de détails: www.foodstudies.ca.

***

- «La souveraineté alimentaire et le gouvernement fédéral», le vendredi 28 mai à 11h, au local MB5-215.