Le coin du dépanneur : Regard sur l'univers de nos petites sorties de dépannage au quotidien

Dépanneur
Photo: Dominique Lafond Dépanneur

Le Québécois moyen se rend plus souvent au dépanneur que ses voisins du Rest of Canada, entretient une relation privilégiée avec son gars du «dep» et préfère les bouis-bouis aux chaînes, écrit Judith Lussier, journaliste et auteure de Sacré dépanneur!, nouvel ouvrage publié chez Héliotrope. «Ça m'a surpris de voir que les dépanneurs indépendants sont encore majoritaires au Québec», confie-t-elle au Devoir en jetant un regard sur son livre encore chaud de l'empreinte des presses. «Et je pense qu'ils sont là pour de bon.»

Derrière son comptoir bordélique où le jerky côtoie trois billets de «Gagnant à vie» et une cruche de cennes noires, le propriétaire du dépanneur du coin est loin de se douter qu'après le pâté chinois et la poutine, le dep serait la nouvelle icône du folklore québécois. Pendant que le dépanneur lutte pour sa survie, Sacré dépanneur! vient l'ancrer dans notre histoire.

Sa proximité avec le client confère au dépanneur un statut singulier. Le commis à la caisse connaît ses vices, ses préférences en loto et en porno, dégaine son arme secrète, le crédit, pour lui permettre d'ajouter du beurre sur sa table en attendant le jour de paye, mais peut rarement l'appeler par son nom. «C'est une relation de voisinage intime, mais à la fois paradoxale», dit Judith Lussier. Et c'est ce que le Québécois y recherche: cette chaleur, cet attachement humain aux choses simples de la vie.

En feuilletant le livre dans lequel le dépanneur est aussi raconté qu'illustré par les magnifiques photographies de Dominique Lafond, on constate que tous les commerces ou presque se ressemblent, incluant le bordel des affiches obstruant leurs vitrines, les bières à rabais annoncées de façon criarde au marqueur gras et les grillages qui les ceinturent. «Le dépanneur trahit notre petit côté désorganisé, brouillon, et quelque part, il représente bien la société québécoise», observe la journaliste.

D'une couverture à l'autre, ça saute aux yeux: le dépanneur — dont la Belle Province héberge 5897 échantillons — entretient la plupart du temps des rapports triviaux avec sa clientèle, mais apporte une touche qui crée des liens très particuliers entre les gens et leur dep de quartier.

Le premier dépanneur montréalais officiel, né à l'aube des années 70, est celui de Paul-Émile Maheu, coin Saint-Zotique et 1re Avenue.

Son fils, Gaëtan, peut aujourd'hui témoigner qu'il y a vu des clients arriver d'aussi loin que Laval pour renflouer leurs coffres de houblon, parce que le Dépanneur Saint-Zotique était le seul à vendre de la bière après les heures de fermetures des épiceries, raconte Judith Lussier.

Suzanne, la dame à la tête du commerce qui se trouve sur la jaquette de Sacré dépanneur!, reçoit les confidences de ses clients depuis 25 ans. Elle a avoué à l'auteure être si attachée à son voisinage qu'elle préfère songer à la retraite que d'imaginer déménager son entreprise.

«Tous les gens à qui je parlais d'un projet de livre sur les dépanneurs avaient un souvenir à raconter, un lien particulier avec leur vendeur de liqueurs», a remarqué Judith Lussier au fil de sa recherche. Tout le contraire des marchands, qui ne comprenaient pas l'intérêt de parler des dépanneurs. «Pour eux, un dep, c'est ordinaire, c'est pas sexy. C'est leur quotidien qui n'a rien de glorieux.»

Quarante ans après sa naissance, le dépanneur est devenu champion de la résilience. Il y a eu ces batailles menées contre la Société des alcools du Québec pour conserver la vente du vin, puis celles pour garder ses droits de fournisseur de houblon. L'époque où il faisait un tabac avec la cigarette est quant à elle révolue, vu la contrebande et la législation pour maintenir loin des yeux et du coeur les paquets toxiques.

«S'ils vendent moins de tabac, dit l'auteure, il faut savoir que le fumeur est quand même un super-client» qui passe au dépanneur quatre ou cinq fois par semaine pour nourrir sa dépendance, ajoutant à l'addition, au passage, du lait et de la gomme à la menthe, par exemple, des consommations imprévues qui font sonner la caisse enregistreuse. Car 70 % des achats de la clientèle du dépanneur sont impulsifs. Et ça, c'est payant.

Au fil des années, les gros joueurs se sont approprié une part du marché, à la différence qu'ils modernisent l'image du dépanneur, alors que plusieurs indépendants demeurent figés dans les années 70.

Chez Suzanne, la caisse est toujours la même et le décor n'a pas bougé d'un iota depuis ses débuts. «Les produits de base n'ont pas beaucoup changé», remarque l'auteure. On ne réinvente pas un deux-litres de Coke ou du Kraft Dinner.

Le dépanneur demeure la référence des magasins de bonbons des gamins, où les futurs consommateurs s'exercent à gérer — et surtout à dépenser.

«Une chose qui évolue, par contre, c'est que les deps indépendants s'intéressent à la bière des microbrasseries et certains en deviennent même des références», pour ne pas nommer le Dep de la Rive,à Cap-Rouge.

Et tant mieux s'ils mettent en valeur la culture québécoise jusque dans les frigos à bières démesurément gros. Ça les accroche davantage dans notre patrimoine.