L'entrevue - Le design se met au vert

Philippe Lalande, directeur de l’École de design industriel de l’Université de Montréal, photographié au Centre des sciences de Montréal, qui présente une rétrospective de 40 ans de design québécois.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Philippe Lalande, directeur de l’École de design industriel de l’Université de Montréal, photographié au Centre des sciences de Montréal, qui présente une rétrospective de 40 ans de design québécois.

L'objet de la crise économique et du drame de notre temps vient finalement d'être trouvé: c'est celui qui a été trop bien pensé. En donnant vie à des produits de consommation pour les rendre très séduisants, les designers industriels auraient contribué, au cours des dernières années, à alimenter la surconsommation dans nos sociétés en crise. Et désormais, ils cherchent la rédemption sur la voie verte.

Après avoir alimenté aveuglément la bête de la surconsommation, les penseurs d'objets du quotidien veulent désormais s'amender. Comment? En inscrivant leurs nouvelles créations au temps du développement durable et d'une économie plus verte.

«C'est un courant irréversible», lance Philippe Lalande, directeur de l'École de design industriel de l'Université de Montréal. Le Devoir l'a rencontré la semaine dernière au Centre des sciences de Montréal, qui présente jusqu'au 4 janvier prochain une rétrospective des 40 dernières années de design à la québécoise. «La pression est très forte. Elle vient beaucoup des étudiants. Ce sont eux qui exigent que l'on tienne compte désormais des facteurs environnementaux dans le design des objets.»

Du jouet à la chaussure, du carénage d'une motoneige à la chaise haute réversible pour enfant, la révolution verte du design serait bien en marche et elle découle d'un réveil brutal: «Le design est un des facteurs qui expliquent la surconsommation avec laquelle nous devons composer aujourd'hui», poursuit M. Lalande. Et il explique: «La vocation du design est de rendre un produit agréable à utiliser, gratifiant à posséder et avec lequel on veut partager notre vie. Le designer pense donc à des produits pour séduire le client. Mais le problème, c'est que le client a été trop séduit.»

La magie de l'objet a bien opéré. Or, quatre décennies plus tard, dit le professeur, elle montre plutôt une face «intenable» et exhibe ses effets pervers, dont font partie l'endettement, la surexploitation des ressources et la surproduction de déchets. «Dans ce contexte, le designer ressent une certaine culpabilité», avoue le chef des designers en formation, et il cherche désormais à concevoir des objets qui répondent toujours à des besoins précis, mais en y ajoutant deux nouvelles dimensions: les matériaux doivent s'inscrire dans une logique de respect de l'environnement et la vie de l'objet doit être prolongée.


Un projet, des réticences

L'ordre de mission est sans équivoque. Il est aussi bien de son temps, mais risque malgré tout de se buter, dans le théâtre des opérations, à quelques réticences des éditeurs d'objets et fabricants qui, au Québec, peinent encore à reconnaître «l'apport déterminant» du design dans la création d'un produit de consommation de masse, dit M. Lalande. «C'est encore perçu comme un luxe par l'industrie des objets, un luxe que seules les grandes entreprises comme Bombardier peuvent s'offrir. Et c'est dommage.»

L'homme garde toutefois espoir, voyant même dans les 60 diplômés qui, bon an, mal an, sortent de son école, des «missionnaires» qui, lentement mais sûrement, vont exercer une influence sur ces industries en y faisant rayonner le design. «Petit à petit, nous travaillons à une meilleure insertion de la fonction du design dans les entreprises. C'est la recette qui a le plus fait ses preuves» pour l'avancement de ce pan de la création, selon lui.

L'apparition au Québec d'un designer vedette à la Philippe Starck ne ferait-elle pas mieux pour sensibiliser la société à l'art du beau et l'exposer à l'intelligence des objets qui meublent le quotidien? Le directeur de l'École de design ne le croit pas, évoquant plutôt l'antithèse de ce modèle de «starisation» de l'objet: le succès des dernières années du fabricant d'ordinateurs Apple, qui repose sur un produit attirant grâce à son design. «C'est un élément qui traverse aujourd'hui toutes les activités de l'entreprise, poursuit-il. Il y a eu beaucoup de recherches, beaucoup d'essais, des erreurs, mais les innovations ont porté leurs fruits.»


Localiser la création

L'empire de Steve Jobs semble d'ailleurs en être très fier et se vante même sans retenue dans chaque emballage de ses produits en annonçant: «Designed in California by Apple». «C'est un signe distinctif dont on pourrait effectivement s'inspirer», dit M. Lalande quand on lui pose la question.

C'est qu'au Québec, l'univers du design et de la création d'objets de consommation, dans toute sa diversité, n'ose que rarement s'afficher, même discrètement, sur les produits qu'il a contribué à mettre au monde. Étrangement.

«Quand on y pense, IKEA [le géant du meuble à assembler] ne se gêne pas pour imposer son caractère suédois à travers le monde, ajoute-t-il. Même si ce n'est pas la solution à tous nos problèmes, l'étiquetage de l'origine du design peut être une chose à envisager, collectivement, par les designers.» Et ce, pour démontrer de plus en plus son importance et contribuer à sa prolifération, croient les défenseurs de cette affirmation nationale sur les produits de masse.

«Les consommateurs pourraient d'ailleurs être plus sensibles devant des produits qui ont été imaginés ici», poursuit le directeur d'école. Et encore plus si ces produits intègrent dans leur plastique, leur mélange de verre et de métal ou dans le détail d'une courbe, les contraintes de respect de l'environnement qui semblent de plus en plus animer les designers de demain, conclut-il.

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