Québec n'inspecte plus les fromages importés vendus chez les détaillants

Un employé de la fromagerie Hamel, à Montréal, penché au-dessus d’un étal de fromages importés. Québec a retiré de sa liste des priorités l’inspection des fromages importés en vente chez les détaillants.
Photo: Jacques Nadeau Un employé de la fromagerie Hamel, à Montréal, penché au-dessus d’un étal de fromages importés. Québec a retiré de sa liste des priorités l’inspection des fromages importés en vente chez les détaillants.

Tout en accentuant d'un côté les contrôles bactériologiques dans les fromageries artisanales du Québec, le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ) a décidé de l'autre d'abandonner son programme d'analyse systématique des fromages importés vendus chez les détaillants du Québec. Même chose au Service d'inspection alimentaire de la Ville de Montréal qui, l'an dernier, n'a pas jugé bon de mettre ces mêmes fromages dans sa liste des priorités, a appris Le Devoir.

Ces décisions étonnent d'ailleurs l'Association des fromagers artisans du Québec qui dénonce une fois de plus le système deux poids, deux mesures qui semble prévaloir dans le monde de l'inspection des produits laitiers. «C'est inconcevable, a indiqué hier le président de ce regroupement, Louis Arsenault.

Ces fromages côtoient les nôtres dans les comptoirs, mais personne ne semble vouloir en prendre la responsabilité.»

Dimanche dernier, Radio-Canada a dévoilé en effet les résultats d'analyses en laboratoire menées sur huit fromages au lait cru importés d'Europe (France, Belgique et Pays-Bas). Cinq se sont révélés hors norme en raison de la présence trop élevée de Staphylococcus aureus, de Listeria monocytogenes et d'E. coli 0157:H7, des pathogènes du lait dont la présence dans les produits de consommation est sévèrement contrôlée au pays.

Or, tout en se disant «très surpris» et «inquiet» à la suite de cette découverte, le ministère provincial a rappelé hier qu'il était impuissant devant ces cas de contamination, l'inspection des fromages importés étant une responsabilité du gouvernement fédéral et de l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA), a indiqué Pierrette Cardinal, du service d'inspection des aliments du MAPAQ.

Toutefois, en vertu du partage des compétences, les autorités sanitaires provinciales ont la possibilité de contrôler l'état bactériologique d'un fromage importé, chez les détaillants, le maillon de la chaîne alimentaire le plus proche du consommateur, mais elles ont décidé depuis quelques années de ne plus le faire de manière systématique.

Selon nos informations, Québec a retiré en effet l'inspection de fromages importés à ces endroits de sa liste des priorités afin de se concentrer sur d'autres aliments que le MAPAQ juge plus problématiques. En 2008-2009, les services de traiteur, les pâtisseries à base de crème, le poulet désossé ou encore les sushis étaient au coeur du «programme analytique annuel», comme on l'appelle dans le milieu, qui dicte les grandes orientations en matière d'inspection.

Le ministère précise toutefois que les fromages peuvent faire l'objet d'analyses microbiologiques ciblées, par exemple dans le cas d'une plainte d'un consommateur ou encore «si l'inspecteur a un doute, au moment d'une visite, sur la conservation du produit», précise le MAPAQ.

Au Service d'inspection des aliments de la Ville de Montréal, qui, en vertu d'une entente avec Québec, se substitue aux inspecteurs du MAPAQ sur l'île, le cadre de surveillance est similaire. Les fromages importés chez les détaillants ne sont pas l'objet d'une attention particulière, a expliqué hier au Devoir Françoise Desroches, porte-parole de cette division. «Il y a beaucoup de choses à inspecter, dit-elle. Il a fallu faire des choix. Les fromages importés ont été retirés parce que l'ACIA s'en occupe déjà» et qu'il serait, du coup, contre-productif de contrôler un même produit deux fois.

Or, placée une fois de plus sur la sellette, l'Agence a admis effectuer à peine 360 examens microbiologiques par année sur les centaines de milliers de meules de fromage débarquant au pays, principalement de la France, de l'Italie, de la Belgique, des Pays-Bas, de la Suisse ou de l'Allemagne, et ce, pour être vendues sur l'ensemble du territoire canadien, d'Halifax à Vancouver. «360 analyses, c'est le nombre que je fais en une année seulement dans ma fromagerie», a ironisé hier Louis Arsenault. «Ça ne tient pas la route», ajoute-t-il en évoquant l'acharnement des inspecteurs du MAPAQ sur les petits producteurs québécois de fromages fins.

Hier, le ministère de l'Agriculture a indiqué qu'il travaillait activement et conjointement avec l'Agence fédérale afin «de répondre aux nombreuses questions» mises en lumière par les analyses en laboratoire effectuées à la demande de Radio-Canada sur des fromages importés. «En vingt ans de carrière, je n'ai jamais vu un taux de non-conformité aussi élevé», a dit Mme Cardinal qui met toutefois en cause le caractère limité de l'échantillonnage.

Son service, tout comme celui de ses homologues fédéraux, va toutefois tenter dans les prochaines semaines de «valider» ces informations en effectuant lui aussi des tests sur des fromages importés. «Nous allons porter une attention particulière aux fromages importés», a-t-elle assuré, sans plus de détail.

Pour le président de l'Association des fromagers artisans, le gouvernement devrait plutôt s'activer à uniformiser ses obligations microbiologiques afin que les fromages du Québec tout comme ceux qui sont importés d'Europe se retrouvent à l'avenir, d'un point de vue réglementaire, sur un pied d'égalité. Ce qui ne semble pas être le cas actuellement. «Les normes [bactériologiques] sont plus sévères ici que celles en vigueur dans d'autres pays», dit M. Arsenault. Et, selon lui, la chose n'est pas vraiment justifiée: «Au Québec, les gens ont mangé des fromages importés depuis plus de 30 ans, ajoute-t-il. Et il n'y a pas eu de gens malades ni de crises alimentaires associées à ces produits.»

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