Contrastes en équilibre - Benoît Lacroix, jeune et vigoureux penseur de 90 ans

«Les artistes sont l’avenir du monde», dit le père Benoît Lacroix.
Photo: Jacques Grenier «Les artistes sont l’avenir du monde», dit le père Benoît Lacroix.

Docteur en sciences médiévales, fondateur en 1968 du Centre d'études des religions populaires, prix Léon-Gérin en 1981, grand officier de l'Ordre du Canada depuis 1985, promu docteur honoris causa par l'Université de Sherbrooke en 1990 et nommé grand officier de l'Ordre national du Québec en 1996, le père Benoît Lacroix fêtait ses 90 ans en septembre. Sa curiosité et son dynamisme demeurent inaltérés.

«C'est possible d'avoir 90 ans et ce n'est pas nécessairement une catastrophe, mais ça commence à m'impressionner!», lance-t-il quand on lui demande ce que son âge signifie pour lui. «La surprise est plus grande pour les autres que pour moi; j'ai l'habitude de voir le temps s'écouler dans la continuité, au quotidien, et à chaque jour suffit sa peine. Heureusement, j'ai un tempérament plutôt léger.»

Tous les phénomènes inhérents aux sociétés contemporaines intéressent Benoît Lacroix; quant aux manifestations artistiques, elles le passionnent. «Cela m'émeut d'écouter Kreisler, Rubinstein, Casals, de voir les oeuvres de Matisse, Picasso; même âgés, les artistes sont l'avenir du monde; Chagall a tant apporté à l'humanité! De même, le peintre juif Muhlstock, Sylvia Daoust, et ces artistes de la pensée qu'ont été Raymond Klibanski et Georges-Henri Lévesque.» Pour lui, les années comptent selon le don que l'on fait de sa vie: «La valeur de la vie passe par les services que l'on rend aux autres, par ce qu'on fait pour eux. C'est cela, le bonheur et notre raison d'être. Les vrais artistes ne vivent pas pour eux-mêmes. Ça me rassure!»

La leçon du fleuve

Originaire de la Côte-du-Sud, Benoît Lacroix qualifie son passage du milieu rural au milieu urbain comme le plus grand virage rencontré dans sa vie. «Je suis né dans le 3e rang, à Saint-Michel-de-Bellechasse, près des Micmacs et des Abénakis, pour me retrouver soudain sur l'île de Montréal. Je passais d'une communauté de 25 habitants à une cité de 3 millions; d'un quotidien terrien au bourdonnement citadin. C'était comme passer du boghei au 747, ou du fanal au néon indiscret», explique-t-il. «J'ai dû intégrer un espace géographique restreint, moi qui étais habitué aux grands espaces, à commencer par le Saint-Laurent. Ce nouveau rapport avec l'espace a été une vraie révolution intérieure. L'espace me hante; encore aujourd'hui, j'ai besoin de voir loin.» Ses artistes préférés sont d'ailleurs ceux des grands espaces: Lemieux, Riopelle, Derouin, Micheline Beauchemin, Anne Hébert, Saint-Denys Garneau, Vigneault.

«Le fleuve fait partie de moi et il me parle encore. C'est un des meilleurs profs que j'ai eus, il dit: "Je suis là, mobile, je vais quelque part, je fais des vagues. Mais c'est mon chenal, en dessous, qui est intéressant!" Comme mon père le signalait, c'est le chenal qui porte la goélette. Le fleuve va vers l'océan, l'éternel, le continu, le grand espace.» Benoît Lacroix se considère comme un frère de Gilles Vigneault parce que, comme lui, il a grandi avec le fleuve et la mer. «La force de Vigneault, ce n'est pas seulement Natashquan, mais tout le pays auquel La Tempête d'hiver donne sa véritable dimension. En ville, on ne voit pas vraiment la neige.»

Questions centrales

«En tant qu'historien, c'est l'avenir des sociétés qui me passionne. J'ai étudié la naissance des peuples à partir des déplacements de civilisations, par exemple, comment les Français ont préparé la naissance de la Nouvelle-France. Je retrouve à Montréal des groupes hétéroclites qui se déplacent et qui vont modifier nos réflexes.» Benoît Lacroix a la conviction qu'une personne vaut plusieurs pays et qu'il y a d'autres façons d'inventer un pays que celles d'autrefois. «La formation d'un Québec nouveau m'intéresse. Différentes ethnies se joignent à nous; il importe de penser l'avenir dès maintenant car il faut des siècles pour faire un pays. Quant au Canada, c'est vraiment un autre monde et notre histoire remonte bien avant celle du Canada.»

Une autre chose fascine Benoît Lacroix: l'avènement du féminisme. «Grâce à ce mouvement irréversible, les femmes entrent dans l'histoire. Elles représentent quelque chose de la culture qui est autre et que je ne saurais nommer. Elles manifestent une sensibilité que les hommes n'ont pas toujours par rapport au bien commun.» Cette sensibilité différente pourra-t-elle gagner la confiance? Qu'est-ce que le féminisme modifiera dans la société? Il l'ignore. «Ce que je sais, c'est que la politique nous tue parce qu'elle est incapable d'avoir des vues globales.» Benoît Lacroix se demande également pourquoi on ne fait plus d'enfants: «Vous voyez, à 90 ans, je pose des questions sérieuses à ma manière un peu gamine.»

Parmi les questions qui le préoccupent, il en est une plus personnelle: «Jusqu'à quand est-ce que je serai en santé, capable de rendre service aux autres, à tant de gens qui m'aident à vivre?» Il laisse la réponse à Dieu: «Je suis un croyant à ma manière et j'adore la prière. Croire, c'est aimer et espérer. Croire requiert de la générosité, davantage que savoir. Savoir, cela referme un peu les choses.»

Benoît Lacroix affirme sans ambages: «L'avenir des sociétés comme celui de la religion, ce sont les artistes; ils sont minoritaires et pauvres, toujours un peu prophètes. Ils annoncent l'avenir sans le savoir. Leur existence est plus longue qu'on pense. Ils vivent au grand air dans beaucoup d'insécurité et de risques. C'est souvent grâce à leurs oeuvres que j'entrevois l'avenir.» Pour lui, le film La Neuvaine, par exemple, constitue un point tournant au Québec. «Ce film ose le silence et défie bien des préjugés.»

Renforcer le lien

C'est pourquoi le lien entre les jeunes, l'école, le collège, le théâtre et les autres arts lui paraît essentiel. «Les jeunes sont vraiment formidables! Malheureusement, trop d'adultes qui pensent d'abord à leur propre plaisir, à l'argent et au sexe leur proposent des images piégées. Les arguments économiques dont on gave les jeunes les empêchent de trouver leur ligne de vie. Ils ont des talents fous, une grande ouverture d'esprit sur le monde, plusieurs acquis neufs, un désir d'aller aider les autres, une générosité instinctive, et ils constatent bien que la société n'est pas heureuse.» Benoît Lacroix déplore le fait que les parents capitulent au lieu de soutenir la discussion avec des adolescents fragiles sous leurs dehors frondeurs. «Pour se défendre, les adolescents aiment bien afficher un vocabulaire limité composé d'une quinzaine de mots à eux: "con", "niaiseux", etc. Au lieu de les craindre, il faut aller au-devant d'eux.»

Retour aux sources

Benoît Lacroix travaille actuellement à retrouver ce qu'il y a de plus vrai, de plus beau, de plus simple dans sa religion: «On a oublié le sens du mystère et perdu la poésie. Il y a trop de morale; quand une religion multiplie les interdits, c'est le signe d'une décadence. Les religions devraient simplifier, retrouver l'essentiel des croyances. Malheureusement, le pouvoir est tentant et demeure toujours un lieu possible de corruption.» Plutôt qu'un dogme, il préférerait avoir reçu une parabole. «Mes études ont fait de moi quelqu'un d'un peu cartésien. Or, si j'ai besoin de logique et de gravité, j'ai aussi besoin d'humour et de poésie; j'ai publié des livres très sérieux et j'ai besoin d'improviser!», avoue-t-il. «C'est pourquoi l'arrivée de la pensée orientale en Occident me séduit; elle est plus subversive, plus illogique. On peut être intelligent sans passer par Thomas d'Aquin et Descartes.» L'Occident, Benoît Lacroix en a la conviction, devra composer avec l'Orient le plus vite possible. «Ce qui peut valoriser l'Occident, ce n'est pas l'économie, une valeur beaucoup trop fragile, c'est la force de sa pensée et de ses artistes.»

Trousse de survie

L'espoir de Benoît Lacroix est étayé par sa confiance en l'esprit humain, «capable de dépasser les réalités quotidiennes, de rebondir, de se restructurer, de créer de nouvelles ambitions et raisons d'être dans les grandes crises. L'esprit "gros-bon-sens" de mon père, notamment, m'a aidé.» Autre instrument de survie dans sa trousse: «L'humour, qui est un événement de la nuance contre la colère et qui permet d'intégrer les pires misères.» Son souhait le plus cher: demeurer capable d'aimer et d'aider les autres le plus longtemps possible. «Rendre service aux autres est mon projet de vie. Aider, c'est sortir de soi pour aimer, donner la vie ou une amitié, aller vers l'autre.» Quant à la mort, elle ne l'effraye pas. «Comme Molière, j'ai davantage peur des médecins!», affirme-t-il. «La mort est un phénomène social: on meurt les uns pour les autres. Guy Mauffette a bouleversé beaucoup de monde à ses funérailles l'été dernier. On donne sa mort en donnant sa vie», ajoute-t-il. «Je crois que je reverrai les gens que j'ai aimés; je crois à la présence de l'esprit qui survit à la présence physique. En amour, l'absence est parfois plus importante que la présence, car l'absence révèle l'amour. Notre besoin de preuves nous le fait oublier.»

Collaboratrice du Devoir