Suicide dans le métro: un phénomène tabou

Depuis le début de l’année, 22 personnes ont essayé de se suicider dans le métro, contre 23 l’année précédente.
Photo: Jacques Nadeau Depuis le début de l’année, 22 personnes ont essayé de se suicider dans le métro, contre 23 l’année précédente.

Le service de métro a été interrompu pendant environ 90 minutes, hier matin, en raison d'une intervention des ambulanciers sur la ligne verte, à la station Radisson. Fidèles à leur habitude, ni le Service de police de Montréal (SPVM) ni la Société de transport de Montréal (STM) n'ont voulu confirmer la raison de ce retard, car il s'agit d'un suicide, un drame faisant l'objet d'un tabou dans le paysage médiatique.

La police et la Société de transport ont choisi, au début des années 90, de ne plus faire état des suicides dans le métro sous prétexte que la publicité incitait d'autres malheureux à passer à l'acte dans les jours suivants. Les médias respectent en général cette prohibition, à quelques exceptions près. La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) ne détient aucune position officielle à ce sujet. La couverture (ou plutôt la non-couverture) des suicides dans le métro est laissée à la discrétion de chaque entreprise.

Ce pacte du silence pose un sérieux problème: comment parler de la prévention du suicide dans le métro, sans parler de cette triste réalité marginale, mais bien réelle?

Brian Mishara, le directeur du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE-UQAM), refuse catégoriquement d'aborder la question, par conviction qu'un reportage de ce genre est de nature à susciter le passage à l'acte. Il se contente d'une mise en garde aux désespérés. «Il faut rappeler aux gens que le métro n'est pas une méthode certaine, immédiate ou sans douleur pour se tuer. La majorité des personnes qui font une tentative n'en meurent pas», dit-il.

Selon les données de la STM, à peine le quart des personnes qui se jettent devant les rails du métro trouvent la mort. Bon an mal an, pas plus cinq personnes y parviennent. Les survivants en sont quittes pour d'atroces douleurs et des séquelles permanentes. «Soixante-quinze pour cent d'entre eux sont handicapés à vie», précise Odile Paradis, la porte-parole de la STM.

Depuis le début de l'année, 22 personnes ont essayé de se suicider dans le métro, contre 23 l'année précédente. Grâce à la discrétion des médias et à la formation du personnel, la STM ne dépasse guère le cap des 25 tentatives annuelles.

Tous les employés de la Société de transport reçoivent une formation pour dépister les attitudes inhabituelles chez les usagers du métro, comme la tristesse, le désespoir, le refus de monter à bord. Le personnel sollicite l'intervention d'Urgences Santé une centaine de fois par année pour éviter le pire. «C'est une société qui met beaucoup d'énergie à former ses intervenants. Même les changeurs sont formés, c'est assez impressionnant», affirme Michel Presseault, coordonnateur des services d'intervention téléphonique à Suicide Action Montréal.

Un réseau ouvert

Cinq suicides par an dans le métro de Montréal, sur un total de quelque 1450 dans toute la province, c'est bien peu. «Mais un, c'est toujours un de trop», estime Michel Presseault. Surtout que les suicides dans le métro ne sont pas anonymes comme ceux commis sur les ponts. À ces lieux publics correspondent des drames publics, vus par des centaines de personnes à la fois, au risque de donner des idées à ceux qui broient du noir.

Michel Presseault sait trop bien qu'il ne pourra pas restreindre la vente de cordes ou de médicaments — les principaux «instruments» du suicide. Mais il ne désespère pas de réduire encore le nombre de décès dans le métro.

Le Bureau du coroner se penche présentement sur les mesures à déployer dans le métro, dans la foulée des succès obtenus sur le pont Jacques-Cartier. À l'instigation du coroner Paul G. Dionne, la Société des ponts fédéraux a installé une barrière de sécurité le long des trottoirs de la cathédrale d'acier.

En raison de son accessibilité, le pont Jacques-Cartier était le deuxième fréquenté par les suicidaires en Amérique du Nord, après le Golden Gate de San Francisco. En 2003, sept personnes se sont lancées dans le fleuve. Avec l'installation de la barrière, en 2004, cinq suicides ont été enregistrés, et trois jusqu'ici en 2005.

L'ennui avec le métro, c'est qu'il est encore plus accessible que le pont. Avec 800 000 passagers quotidiens fourmillant dans ses 65 stations, il est utopique de prévenir la totalité des suicides. Pour y parvenir, il faudrait investir des millions de dollars dans l'aménagement, sur les quais, de barrières de sécurité qui ne s'ouvriraient pas avant que le train ne soit arrêté.

Dans l'immédiat, la STM poursuit ses efforts afin de cerner le profil des gens qui tentent de s'enlever la vie dans le métro, avec le concours de Brian Mishara. Le psychologue étudie notamment les motivations profondes les poussant à choisir le métro comme ultime destination. M. Mishara a déjà réalisé une recherche antérieure sur les tentatives de suicide dans le métro, portant sur une période de dix ans. La majorité des personnes se jetant devant le métro éprouvaient des problèmes psychiatriques, avait-il observé. La STM juge ces données essentielles afin d'adapter ses stratégies d'intervention.
2 commentaires
  • Stefanie Bathurst - Inscrite 29 novembre 2007 16 h 45

    Une personne de plus aujourd'hui.

    Aujourd'hui, le 29 novembre, une semaine après la parution de ce texte, il semble qu'une autre personne ait sauté sous le métro. Avec plus de cent personnes, j'ai attendu plusieurs minutes avant qu'on ouvre à nouveau la ligne bleu,suite à une opération ambulancière.

    On ne pourra jamais savoir si cet article a incité la personne à passer à l'acte... J'espère que ce n'est pas le cas.

    En tant que passager, lorsque le service de métro a repris, je n'ai fait que penser avec tristesse à cette personne et à ses proches.

    Peut-être que le meilleur moyen de décourager ceux qui seraient tentés de se jeter sous le métro serait le témoignage d'une personne ayant manqué son coup, qui en garde des séquelles majeures bien qu'elle ait repris goût à la vie.

  • Brain Drops - Inscrit 5 juillet 2011 10 h 15

    et un autre

    hier, vers 16h, a lionel groux, il y a eu un autre suicide. je ne trouve rien dans les nouvelles aujourdhui et je ne peux meme pas croire comment ils font pour ignorer et ne pas partager les suicides au metro. ca arrive devans des centaines de personnes, adultes et enfants. Ils ont ajouté les ascenseurs, cest le temps dajouter des clotures qui nouvrent qu en meme temps que les portes du metro!