Charles Gagnon, 1939-2005 - Parcours d'un révolutionnaire

Charles Gagnon, au centre, est entouré de Jacques Larue-Langlois, de l’avocat Michel Lemieux et du syndicaliste Michel Chartrand.
Photo: Charles Gagnon, au centre, est entouré de Jacques Larue-Langlois, de l’avocat Michel Lemieux et du syndicaliste Michel Chartrand.

L'intellectuel de gauche Charles Gagnon est décédé jeudi soir à Montréal, où il était hospitalisé depuis plusieurs semaines. Il avait 66 ans.

Dans les années 1960, avec son ami Pierre Vallières, Charles Gagnon s'est fait connaître comme l'un des principaux animateurs de la gauche révolutionnaire québécoise. Membre du Front de libération du Québec avec Vallières, il a voulu donner à ce mouvement clandestin une inclination sans doute moins nationale que sociale et révolutionnaire. Au début des années 1970, en rupture avec la pensée indépendantiste mais se disant toujours révolutionnaire, Gagnon devient un des piliers principaux du groupe marxiste En lutte!, allant jusqu'à recommander à ses militants de voter NON au référendum de 1980.

Charles Gagnon naît près de Rimouski en 1939 dans une famille qui compte quatorze enfants. Il parvient à accéder à un certain savoir à travers le cours classique offert au Séminaire de Rimouski. Ce système scolaire reproduit une élite sociale traditionnelle pétrie d'un nationalisme conservateur dont Gagnon, comme d'autres, s'empresse toutefois de s'extraire.

Au début des années 1960, après avoir découvert la littérature existentialiste, il s'inscrit à la faculté de lettres de l'Université de Montréal puis découvre bientôt l'Europe durant quelques mois. Au retour, il milite dans les associations étudiantes, reprend ses cours, enseigne lui-même et trouve soudain en lui une soif d'action quasi irrépressible. En 1963, il fait la rencontre de Pierre Vallières et de la direction de la revue Cité libre. Quelques mois plus tard, il quitte Cité libre avec Vallières pour fonder Révolution québécoise. Vallières et Gagnon se retrouvent vite au coeur d'un autre projet de revue, Parti pris, et animent en plus le Mouvement de libération populaire (MLP).

Lorsque le MLP se dissout, Vallières et Gagnon adhèrent dans la clandestinité au Front de libération du Québec. Dans la mouvance de ces deux compagnons d'Amérique, un nouveau FLQ s'intéresse au sort des travailleurs et développe une théorie de la révolution socialiste. La Cognée, organe du FLQ, accueille les articles des deux bonnes plumes que sont Vallières et Gagnon.

En 1966, Vallières et Gagnon forment plus que jamais un duo politique quasi indissociable. Ils se rendent aux États-Unis afin de favoriser la création d'un «front multinational» de libération. Ils rencontrent dans cet objectif des membres des Black Panthers, se montrent sensibles à l'exemple offert par Cuba et continuent de considérer avec attention les thèses avancées par les penseurs de la décolonisation que sont Albert Memmi, Jacques Berque et Frantz Fanon. Les deux inséparables manifestent à New York devant les bâtiments de l'ONU contre l'incarcération de certains de leurs camarades de lutte. Ils sont arrêtés et entament une grève de la faim tandis que Vallières entreprend d'écrire Nègres blancs d'Amérique, célèbre essai qui sera interdit à sa publication.

Plusieurs intellectuels québécois, qui ne partagent pas forcément leurs idées, se portent pourtant à la défense de Gagnon et Vallières. C'est le cas notamment d'André Laurendeau, un des piliers du Devoir. Extradés au Canada pour y être emprisonnés à la prison de Bordeaux, les deux hommes sont finalement accusés d'avoir, par leurs écrits, incité à la violence. Ils sont accusés de meurtre et sont alors défendus par un jeune et bouillant avocat, Robert Lemieux, qui obtiendra leur acquittement. Un Comité Vallières-Gagnon organise des activités de soutien pour les deux jeunes intellectuels. Gaston Miron salue les deux militants dans un poème et affirme qu'ils sont «plus grands pour toujours que l'âge de [leurs] juges». Les deux noms sont si inextricablement liés dans l'imaginaire populaire qu'une militante déclare un jour à Gagnon qu'elle est très heureuse de rencontrer enfin «M. Vallières-Gagnon»!

À l'été 1968, Gagnon écrit depuis la prison de Bordeaux Feu sur l'Amérique, une «proposition pour la révolution nord-américaine» demeurée à ce jour en bonne partie inédite.

Tandis que Vallières rejoint le Parti québécois après la Crise d'octobre 1970, Gagnon considère pour sa part que le parti de René Lévesque ne peut, au mieux, que faire l'indépendance mais qu'il s'avère tout à fait inapte à mener la «révolution».

Le marxiste

En 1970, Gagnon organise le groupe «Partisan du Québec libre», tout en étant employé par la centrale syndicale CSN. Ce groupe formera l'embryon d'un futur mouvement marxiste-léniniste dont Gagnon se fait le principal animateur. En 1971, Gagnon abandonne la violence mise en avant par le FLQ et s'en remet au marxisme tout entier. L'année suivante, il se trouve au centre de la naissance du mouvement En lutte!

Dans ses nombreux textes au style élégant mais toujours imbibés d'un marxisme puriste, Gagnon en appelle alors à une avant-garde des travailleurs. Le mouvement devient canadien et profite d'un vaste appui international d'une certaine gauche envers le marxisme.

En 1980, Gagnon est de ceux qui incitent à voter NON au référendum. L'année suivante toutefois, En lutte! s'effondre comme un château de cartes. Dès lors la vie de Charles Gagnon sera difficile. Un retour à l'université s'avère sans lendemain. Il publie deux recueils de ses textes (Ne dites pas à mon père que je suis Québécois - Il me croit Canadien dans un Québec libre, en 1992, et Le Référendum - Un syndrome québécois, en 1995), mais demeure plutôt à l'écart de la vie publique, mis à part des lettres aux journaux et quelques apparitions épisodiques. En 1995, le documentariste Jean-Daniel Lafond s'intéresse de près à son histoire et organise des retrouvailles avec Pierre Vallières qui forment la trame de base du film La Liberté en colère.
1 commentaire
  • Raymond Labelle - Abonné 7 octobre 2010 21 h 38

    En 1980, Charles Gagnon a prôné l'annulation au vote référendaire.

    Simplement une petite correction à l'article. Ce n'est pas le NON mais l'annulation que le groupe En Lutte! a proposé en 1980.