Le risque total de Refus global

La Ligne du risque de l'essayiste Pierre Vadeboncoeur, paru une première fois dans la revue Situations en 1962, n'est pas sans lien avec Refus global. C'est du moins ce que prétend Yvan Lamonde, professeur à l'Université McGill et aussi auteur.

L'empreinte de l'esprit de Refus global dans La Ligne du risque est manifeste, selon Yvan Lamonde, professeur au département de langue et littérature françaises à l'université McGill.

Avant de décliner sa thèse, il tient à dire que Vadeboncoeur «met en exergue» dans La Ligne du risque deux citations, soit «Notre maître, le passé», du chanoine Lionel Groulx et «Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes quittes avec lui». Ces mots sont tirés du Refus global.

« L'art, un maître plus important que l'Histoire »

Cela pour dire «que, dans son texte, Vadeboncoeur écrit que l'art aura été au Québec un maître plus important que l'histoire [avec un grand "H", qui n'est sans faire référence à la pensée de Groulx]. Cette chose m'apparaît très importante car Vadeboncoeur rend bien compte que c'est par l'histoire de l'art que s'est effectuée de façon la plus manifeste la modernité au Québec. C'est donc à travers l'art que Vadeboncoeur propose d'aller trouver un maître [Borduas] et une façon de comprendre l'évolution du Québec», dit-il.

Concrètement, professeur? «C'est dans le domaine de l'art que s'était faite la grande rupture dans l'histoire des idées au Québec plutôt que dans l'histoire, dont Groulx est le symbole, laquelle histoire a été porteuse de continuité, de "continuisme" de tradition.» Ce que le professeur tente de démontrer au fond, c'est que «Vadeboncoeur a lu et compris Borduas comme s'il fallait dorénavant substituer Borduas comme maître à Groulx comme maître».

À «nous le risque total dans le refus global», paraphrasait Borduas en 1948. N'est-ce pas dans ces mots que La Ligne du risque trouve tout son sens? «Tout à fait, le mot à retenir est "risque" ou, mieux, "risque total". C'est la passerelle entre les deux textes», confirme le professeur.

Histoire de liberté

«La question que Vadeboncoeur pose dans son texte est la suivante: qui sont ceux qui, dans le passé, ont pris au Québec un départ indépendant?» Cette question nous amène à réfléchir sur la chose suivante: «Quelle est la culture de la liberté au Canada français, au Québec? Cette réflexion va amener Vadeboncoeur à déduire comment Borduas est pour lui le point de départ de cette culture de la liberté. Ainsi, Vadeboncoeur dit de Borduas qu'il a délié en nous la liberté.» Ce qui se rapproche étrangement des derniers mots de Refus global: «... nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération».

«C'est ce processus d'émancipation personnelle dont le Refus global est la forme écrite et pratique. C'est cette idée d'émancipation que Vadeboncoeur souligne à double trait comme étant "la ligne du risque" qu'il faut prendre», affirme le professeur.

Pour Vadeboncoeur, observe M. Lamonde, Refus global est ce qu'il appelle «notre première période de radicalisme. Et ce que l'essayiste fait, c'est de proposer que, dorénavant, nous nous interrogions sur notre passé à partir de Borduas et non plus à partir de Groulx. De là l'idée, suggère Vadeboncoeur, de revoir l'histoire du Québec telle qu'elle a été écrite et pratiquée par Groulx, de revoir cette histoire dans la perspective d'une histoire de la liberté et de l'émancipation».

Soit, mais la pensée de Groulx n'a-t-elle pas servi, dans une certaine mesure, d'assise à Refus global? «C'est plutôt un refus global [ou encore total] du passé. Il y a de la part de Borduas une évidente mise à distance, sinon une rupture avec le passé. Et cette rupture m'apparaît de façon exemplaire dans la démarche esthétique de Borduas, soit de passer d'une peinture figurative à une peinture non figurative. Ce passage est très radical.»

Ce qu'il faut retenir, c'est que Borduas a eu une influence déterminante dans l'histoire des idées au Québec ainsi que dans le débat public, juge M. Lamonde. Bref, peut-on inférer que La Ligne du risque est le fruit décanté de Refus global? «Oui, c'est une décantation du manifeste dans la mesure où l'on voit bien comment Refus global a fini par bien respirer en émettant ses effluves de liberté.»

Collaborateur du Devoir