La fièvre de l'hyperfestif

Photo: Jacques Nadeau

Montréal se décrit souvent comme la capitale mondiale des festivals. Entre le Grand Prix du Canada, le plus grand festival de jazz et le plus gros festival d'humour du monde, la ville s'anime tous les jours d'été. Le Québec, comme le reste de l'Occident, n'est pas en reste. Comment expliquer ce «panludisme»? Que révèle cette hyperfestivité?

La grand-messe en odeur de sainteté nationaliste vient de se terminer. La célébration du jazz peut commencer. Après, à Montréal, ce sera au tour des réjouissances du rire dans les deux langues, avant celles de la chanson francophone et de quelques bamboulas du cinéma. Le Québec, terre promise autoproclamée du genre, compte au moins 325 festivals célébrant le pain, le hot-dog, l'omelette géante, la truite mouchetée, les camionneurs, les bûcheux, les «50 ans et plus», la sculpture sur glace, le papier ou la musique militaire. Il ne manque que le festival des festivals. On y arrivera sûrement, patience...

Le Québec s'enorgueillit de quelques très grands «événements majeurs internationaux» de classe mondiale. Ce n'est pourtant pas un phénomène typiquement d'ici. Tout l'Occident semble atteint de la fièvre festive, avec plus de mille festivals rien que pour le cinéma et des centaines de foires populaires consacrées à la bière. La France empile aussi un himalaya d'événements célébrant les clowns, le fromage ou la baguette.

«Quand j'étais encore en France, je croyais que, sur ce chapitre de la culture festivalière, mon pays n'avait de leçons à recevoir d'aucun autre pays du monde, remarque Lakis Proguidis, directeur de la revue L'Atelier du roman, fondée de l'autre côté du Grand Bleu et maintenant éditée ici par Boréal. Je viens de constater que ce n'est pas le cas. Apparemment, il s'agit d'une tendance mondiale qui, au fond, reste pour moi assez énigmatique.»

Le dernier numéro de la revue s'interroge sur les industries culturelles. Il reproduit un dessin de Sempé montrant un paysage de France, une route de province menant à une ville ancestrale dressée sur un promontoire. Une pancarte sur le bord de la route vante les attraits de la ville: «Brias-sur-Loup. Sa citadelle. Ses remparts. Son marché XVIe siècle. Son absence totale de festival... »

«Qu'une telle plaisanterie soit aujourd'hui possible indique que nous avons atteint le point de saturation», commente Alain Roy en citant lui-même l'exemple. M. Roy est directeur de L'Inconvénient, une autre revue littéraire, d'essai et de création québécoise. Comme les autres intervenants, il a été interrogé par courriel. «Si nous pouvons en rire, c'est parce que nous éprouvons, au fond de nous-mêmes, un sentiment de résistance nostalgique face à ce tapage festivalier qui écrase tout sur son passage.»

Les littéraires hypercritiques

La réflexion sur le sens contemporain de la fête apparaît bien enclenchée du côté des littéraires gavés de philosophie, plus que du côté des sociologues et des économistes scotchés aux statistiques touristiques et aux retombées financières. «Il me semble plus intéressant de se pencher sur la spécificité de la fête actuelle, sur ce qui la caractérise en propre et qui, à mon avis, diffère de tout ce que l'humanité a connu auparavant, dit alors M. Proguidis. Dans ce sens, je proposerais la relecture de trois romans qui, chacun à sa façon, nous éclairent sur cette spécificité: Tout doit disparaître (1992) de Benoît Duteurtre, Les Nuits Racine (1994) de François Taillandier et On ferme (1997) de Philippe Muray. Assez tôt ces trois romanciers se sont intéressés au monde mystérieux de la fête contemporaine. Leurs héros jubilent d'être libérés une fois pour toutes du poids du passé, païen ou catholique peu importe.»

Alain Roy va dans le même sens. «Le phénomène [de l'hyperfestif] est occidental, dit-il. C'est le produit d'une alliance tacite et tactique entre les industries culturelles, le discours publicitaire, les entreprises commanditaires et les médias de masse. La fête est l'alibi de cette grande machine de divertissement qui prétend nous apporter le bonheur. Faut-il rappeler que Philippe Muray, le grand théoricien de l'Homo festivus, est français?»

Celui-là a effectivement très bien mené la charge intellectuelle, allant jusqu'à faire de l'hyperfestivité le trait central et distinctif de notre civilisation, où le Québec semble encore une fois être passé du Moyen Âge à la postmodernité sans passer par l'intermédiaire moderne. Pour lui, la festivation intensive et globalisée n'a d'ailleurs rien à voir avec la fête d'autrefois ou même avec la civilisation rêvée des loisirs puisque, comme il l'écrit dans Après l'histoire, «dans le monde hyperfestif, la fête n'est plus en opposition, ou en contradiction, avec la vie quotidienne; elle devient le quotidien même, tout le quotidien et rien que le quotidien. Elle ne peut plus en être distinguée (et tout le travail des vivants, à partir de là, consiste à entretenir indéfiniment une illusion de distinction). Les fêtes de plus en plus gigantesques de l'ère hyperfestive, la Gay Pride, la Fête de la musique, la Love Parade de Berlin, ne sont que des symptômes de cette vaste évolution.»

Le sens de la fête reposait autrefois sur l'évocation par la mémoire de faits passés ayant contribué à définir la collectivité d'appartenance, y compris la reconnaissance d'une dette face à la transcendance. Or on ne fête plus comme avant quand on oublie ce qu'on fête ou qu'on fête pour fêter, parce que des artistes professionnels payés par des machines festivalières s'offrent à des badauds.

La fête se dissout ainsi rapidement dans la consommation passive de culture ou de produits dérivés. La fête contemporaine en devient intransitive: au fond, elle n'a même pas besoin d'objet de référence, que ce soit le hot-dog ou le 24 juin. Elle se suffit à elle-même, comme version hypercapitaliste de l'industrie du divertissement, une avancée de plus de la marchandisation du monde.

«L'hyperfestif, c'est la fête par-delà la fin de l'idée de fête, poursuit et corrige Philippe Muray dans un entretien au Devoir. C'est la fête qui marche toute seule, qui se développe irrésistiblement, de façon autonome, et sans pouvoir être vaincue. Ce serait à mon avis réduire le phénomène que de le rattacher à "l'industrie du divertissement" ou d'en faire une conséquence de la "marchandisation du monde". Il s'agit de quelque chose de bien plus profond, complexe et confus. Il faut avoir le courage d'envisager le phénomène hyperfestif dans la perspective d'un dépassement général de l'aliénation. Autrement dit: ce que les êtres humains font aujourd'hui de plus lamentable, de plus obscène ou de plus ridicule, ils le font en toute connaissance de cause.»

La nouvelle hypergrand-messe

Et Montréal en redemande. La petite métropole se décrit souvent comme la capitale mondiale des festivals. Entre le Grand Prix du Canada, le plus grand festival de jazz et le plus gros festival d'humour du monde, la ville s'anime tous les jours d'été. Vu d'ici, le phénomène du «panludisme» organisé et industrialisé semble particulièrement bien prendre racine dans le terreau du catholicisme. Y a-t-il un rapport entre l'ancienne société balisée par l'Église cérémonielle, grandiloquente, et les nouveaux rites païens mais toujours tout aussi infantilisants?

«Je ne crois pas, même si l'Église a été autrefois une grande dispensatrice de fêtes, répond M. Muray. Car celles-ci étaient aussi liées à l'art vivant du temps, qu'elles exaltaient — voir par exemple Rubens, organisateur de fêtes à Anvers —, tandis que les nôtres — cf. notre Nuit blanche hexagonale — servent, entre autres, à faire avaler l'immangeable bouillie du malheureux art contemporain, dont personne ne pourrait accepter une miette si elle n'était fourguée à l'occasion de telle ou telle bouffée délirante festive. Pour répondre à [cette] question, je crois qu'il faut déplacer le problème, oublier l'ancien particularisme catholique du Québec et regarder plutôt du côté de la géographie, c'est-à-dire de l'immensité du continent nord-américain dont vous faites partie. La fête, de ce point de vue, est la continuation de la migration quand celle-ci est plus ou moins achevée, quand le voyage d'un océan à l'autre, d'un rivage à l'autre, ne constitue plus une raison d'être. Le phénomène festif, c'est ce qui prolonge ce déplacement mais sur place. C'est la transformation du voyage en tourbillon. C'est la simulation de l'ancien mouvement historique. C'est aussi l'occupation, tourbillonnaire et cyclique, de l'ancien espace géographique.»

Un de ses émules de ce côté-ci des grands espaces préfère revenir sur ce qui distingue les vieilles fêtes des nouveaux festivals hyperfestifs. «Je vois tout de même une différence significative entre les deux, dit Alain Roy: la fête religieuse, les rites de passage et les rituels s'appuient sur l'existence d'un ordre symbolique, alors que la festivité contemporaine se déploie en dehors de toute référence à un ordre transcendant. C'est l'ici-bas du plaisir partagé, en quoi on peut dire, oui, qu'il est infantilisant: le festif n'est pas traversé par le questionnement de l'homme qui s'interroge sur le sens de sa vie sur terre. [...] Traditionnellement, la fête se définissait comme un moment d'exception, une parenthèse attendue dans le fil continu des jours et du travail. La société festive veut faire de l'exception la norme. Le festif fonctionne alors comme une immense machine à déni: déni de l'ordinaire, déni de l'attente, déni du manque. Dans ces conditions, c'est le désir même de la fête qui est atteint. Et ce qui alors devient désirable, ainsi que le montre le dessin de Sempé, c'est la non-fête, le calme, le silence, la paix. Le pullulement des festivals est une nouvelle forme de pollution urbaine, comme ces discothèques ambulantes munies de haut-parleurs à basse fréquence qu'on appelait jadis "automobiles".»

Lakis Proguidis va encore plus loin dans cette lecture apocalyptique du phénomène comme concentré pur jus de notre état. Il ose en quelque sorte décrire les Alain Simard et autres Gilbert Rozon comme des chevaliers d'une certaine fin du monde. «Certainement, vue sous l'angle de l'argent et du commerce, la fête qui nous préoccupe ici est partie intégrante du système économique en place, dit-il. Cependant, en observant certains comportements des êtres humains qui "font la fête", je dirais que la situation qui pointe à l'horizon est celle de la barbarie, de la déconstruction de la civilisation. [...] C'est triste, mais c'est ainsi: le monde rétrécit comme une peau de chagrin. Il se contente de peu de choses et il se répète. L'Atelier du roman consacre son numéro qui vient de paraître aux conséquences, dans le domaine de l'art, de l'inflation galopante du culturel. Quoique les collaborateurs diffèrent grandement dans leurs approches, ils aboutissent tous au même constat: nous traversons une époque de basse créativité. Peut-être faisons-nous trop de bruit afin de dissimuler notre insignifiance.»

La barbarie

Pourtant, une forme de communion authentique peut encore traverser les gestes et les conversations de ces moments privilégiés, le repas pris en famille ou le dîner d'anniversaire. Il ne reste donc rien de la fête dans le contexte hyperfestif? Il ne reste aucune festivité ou manifestation artistique populaire pour trouver encore noble grâce aux yeux critiques, très critiques?

«Je crois que les individus, dans nos sociétés atomisées, ont une soif immense d'un espace public signifiant, répond Alain Roy. Les festivals et les médias de masse capitalisent sur cette soif bien qu'ils ne peuvent évidemment que la décevoir. Comment retrouver le sens du rituel et du collectif? On peut essayer de le retrouver pour son propre compte, dans la sphère du privé, mais cela ne règle pas le fond du problème. La modernité a jeté un nuage de facticité sur toutes nos pratiques de ritualité. Par une sorte de désir d'authenticité, nous avons détruit tous nos repères symboliques et peut-être la possibilité de pouvoir jamais en instaurer de nouveaux. Où cela nous a-t-il conduits? Je vous le donne en mille: dans l'univers du faux, de l'image, de l'illusion médiatique.»

Sur quoi, Philippe Muray, reconnu pour son attitude hypercritique, pousse une dernière fois le bouchon très loin. «Le festif est une barbarie mille fois plus efficace que la vieille barbarie télévisuelle, conclut-il. Elle lui succède sans d'ailleurs l'abolir. [...] Le festif achevé, terminal, rassemble et fait vivre d'une seconde vie tout le reste, notamment les arts et la culture, conclut-il finalement. Mais elle les fait revivre déterritorialisés, en somme, et communautarisés, donc coupés à jamais de ce qui était leur finalité propre (et de leur ancienne singularité irréductible). À la lettre, dans le festif terminal, l'art devient un enfantillage (quelque chose qui peut et doit être compris par des enfants). [...] Mais je n'ai rien contre les fêtes "à l'ancienne", contre les fêtes de toujours. Ce qui m'intéresse, c'est l'envahissement global de la vie quotidienne par l'hyperfestif. Cet hyperfestif est devenu l'ennemi des fêtes d'autrefois.»