Montréal - Un dernier hommage à une ruine moderne

L'ancien silo à grains de la Canada Maltage, à Montréal, vient de retrouver une partie de son âme. À l'abandon depuis 20 ans, ces ruines reprennent momentanément vie à la faveur de la nuit, grâce au travail de l'éclairagiste Axel Morgenthaler. Dernier silo en terre cuite en Amérique du Nord, ce monument classé reprend symboliquement du service jusqu'au 18 juin. Mais a-t-il jamais cessé d'être actif?

Le silo inauguré en 1905 par la compagnie Canada Maltage, situé au 5022 de la rue Saint-Ambroise, à l'angle ouest de la rue Saint-Rémi, continue lentement de perdre de sa prestance, criblé par les effets du temps et du désintérêt général envers lui. La malterie comprend deux bâtiments de brique, dont les corniches divisent les étages, et les neuf silos en terre cuite.

Depuis deux décennies, le bâtiment est en perdition. Ceux qui le fréquentent désormais sont des «infiltrateurs», des amateurs de ruines qui ne reculent devant rien pour satisfaire leur besoin de contact avec les vestiges du passé. Ils entrent de nuit dans le ventre du silo. Aussi, les graffiteurs ont fait de ces lieux un musée en constante redéfinition. En ce qui nous concerne, pour y entrer, il a fallu signer une décharge de responsabilité et enfiler un casque de travailleur.

La semaine dernière, en pré-ouverture de l'événement Obsolescences, une visite des lieux était organisée par l'organisme Quartier Éphémère, qui fait des pieds et des mains pour conscientiser le public à l'architecture industrielle des secteurs avoisinant le Faubourg des Récollets. La poignée de membres des médias présents a pu constater comment le projet d'Axel Morgenthaler et de Quartier Éphémère fait revivre le silo.

Le site est lugubre. Il a fallu s'armer de lampes de poche pour éclairer nos pas dans les décombres. Une fois passé un premier escalier en colimaçon d'une étroitesse étouffante, l'explorateur doit grimper à des échelles pour enjamber de grands vides laissés par les bouts d'escaliers ne pouvant plus supporter leur propre poids. L'édifice est dans un état lamentable. Seules les cages à grain, d'ailleurs, pourraient être récupérées.

Une fois l'entrée passée, une odeur rance et pénétrante nous saisit à la gorge. Des canettes des graffiteurs se retrouvent partout, même à des endroits en apparence inaccessibles. Un cimetière de chats a aussi été trouvé dans ce labyrinthe.

Au fil de la visite, on se met à songer que des travailleurs y ont gagné leur vie et ont été longtemps les usagers de ces lieux aujourd'hui aussi mystérieux qu'inhospitaliers. La fermeture de la voie navigable du canal de Lachine a précipité ces monstres de béton et de terre cuite dans l'oubli.

Le génie des lieux

Pour célébrer les cent ans de ce grand ignoré, Quartier Éphémère a fait appel à Axel Morgenthaler, qui vient de signer les éclairages de l'adaptation au Théâtre du Nouveau Monde du livre Une adoration, de Nancy Huston. Bien que les lieux connaissent une seconde vie bien à l'abri des regards, c'est précisément ce que l'éclairagiste Axel Morgenthaler a voulu faire: raviver l'idée qu'autrefois des employés s'affairaient là donne en quelque sorte leur génie aux lieux. Même si son matériau demeure l'impalpable lumière, Morgenthaler peut raconter une histoire.

L'artiste de la lumière a investi les maisonnettes tout en haut de l'édifice, qu'il éclaire de l'intérieur plutôt que d'en illuminer les façades. Il explique qu'il a évité de donner un aspect trop «techno» à son travail. «Lors de mes tests, des gens me demandaient s'il s'agissait d'une rave», confie-t-il. Alors, il s'est attelé à une tout autre option. Ses deux interventions évoquent l'histoire de l'édifice. Celui-ci ayant longtemps tenu grâce à la navigation, l'éclairagiste a eu recours à des teintes très précises de vert et de rouge, utilisées pour les bornes de circulation navales, pour illuminer les tours sud et nord des bâtiments. Les lueurs, visibles de loin à travers ce qu'il reste de fenêtres, deviennent certes les signaux forts d'une nouvelle présence dans ces lieux, mais elles rappellent aussi à la mémoire les anciennes fonctions ouvrières des lieux, à quelques mètres du canal de Lachine.

Encore plus spectaculaire, Morgenthaler a programmé une séquence d'éclairs blancs issus de stroboscopes. Plutôt que de laisser penser que l'esprit est à la fête, Morgenthaler a brisé le rythme constant des stroboscopes pour mimer les effets lumineux des torches à souder. Ainsi, par la seule magie des éclairages, l'artiste a symboliquement redonné ces lieux aux travailleurs qui autrefois s'affairaient là.

La hauteur de l'édifice permet sans doute à l'oeuvre d'être vue de loin. Par contre, le meilleur endroit pour admirer les effets de l'oeuvre, à juste distance, est de l'autre côté de la berge du canal de Lachine, le long de la rue Saint-Patrick. De là, on peut apprécier les lumières qui insufflent la vie à ces lieux de désolation. De là, on ne se rend pas compte qu'il est trop tard pour sauver ce monument d'une autre époque, trop usé pour le rénover. Mais on peut goûter cependant le travail d'un artiste et d'un organisme, Quartier Éphémère, qui a voulu rendre à ce navire un dernier hommage.