Paroles d'hoministes

Photo: Agence Reuters

Les «hoministes» sont en ville et revendiquent la parole. Ils parlent de condition masculine, de leur besoin de se redéfinir dans un monde qui a beaucoup évolué depuis la libération de la femme. Violence faite aux hommes, stéréotypes masculins, problèmes des pères divorcés, suicide, décrochage scolaire des garçons, voilà autant de sujets dont ils discutent dans le cadre du deuxième congrès international Parole d'hommes, qui débutait hier à l'Université de Montréal.

L'événement, qui rassemble une centaine d'hommes — et quelques femmes —, suscite la controverse, tant et si bien que les congressistes ont dû se faire escorter par des agents de sécurité vers la cafétéria hier midi pour traverser une manifestation de quelques dizaines de jeunes féministes et d'hommes proféministes. Une coalition antimasculiniste organise également un contre-colloque aujourd'hui à l'UQAM.

Le courant «hoministe» se veut une réaction à «des demandes peut-être exagérées» des féministes, croit le président du comité organisateur, le psychologue et sexologue Yvon Dallaire. Il cite en exemple la propension à «diaboliser la compétition pour valoriser la coopération» dans les cours d'école, le «préjugé favorable à la femme en cas de litige sur la garde des enfants» ou le peu de cas fait de la violence conjugale qui affecte les hommes. M. Dallaire nie cependant vouloir attaquer le mouvement féministe, précisant que ses critiques visent uniquement ses composantes les plus «radicales».

Spécialisé en thérapie conjugale, Yvon Dallaire dénonce aussi la pression sur les hommes en matière de sexualité: «Ce ne sont pas les hommes qui souffrent d'éjaculation précoce, mais les femmes qui souffrent d'orgasmes retardés», lance-t-il en notant que, pour la plupart des espèces animales, l'éjaculation se produit au moment de la pénétration.

Mais par-dessus tout, M. Dallaire décrie «l'excès du discours féministe» qui consiste à «associer l'égalité à la similarité, à essayer de faire disparaître les différences entre les hommes et les femmes». «Nous sommes une espèce vivante bisexuée. Si la nature nous a faits bisexués, c'est pour accomplir des tâches complémentaires», avance-t-il, appelant à une réconciliation des hommes et des femmes plutôt qu'à une «guerre des sexes» où chacun accuse l'autre de ses malheurs.

En se décrivant comme des «hoministes», les organisateurs prennent bien soin de se distancier de l'appellation «masculiniste» accolée à des courants antiféministes représentés par le groupe L'Après-rupture ou le site Internet Content d'être un gars, où on dit vivre dans une «vaginocratie». «Ces associations regroupent des hommes très souffrants. On entend leur cri du coeur. Cela ne veut pas dire que leurs revendications ne sont pas légitimes, tout comme l'étaient le cri du coeur des suffragettes», déclare Yvon Dallaire.

Ces hommes ont vécu de mauvaises expériences avec les femmes, renchérit François Camus, vice-président du congrès et président du Réseau Hommes-Québec, qui regroupe quelque 900 hommes répartis dans 150 groupes de discussion et d'entraide. Certains ont été victimes d'abus, lavés financièrement, visés par de fausses accusations de violence, ou ont vu leur carrière bloquée par les programmes d'accès à l'égalité», fait valoir le président du RHQ, déplorant la visibilité de ces groupes plus radicaux, qui amène «beaucoup de femmes à penser que tous les groupes d'hommes sont contre elles et voudraient les renvoyer à leur cuisine.»

Chercheur à l'Université Laval et membre de la coalition antimasculiniste, Jean-Claude Saint-Amant pense quant à lui qu'on assiste à la «naissance d'une deuxième vague masculiniste», après celle qu'il qualifie de «haineuse». «Les positions sont les mêmes, mais le discours est plus policé. [...] C'est une stratégie de dupe», fait valoir l'universitaire, qui a entre autres étudié la réussite scolaire des garçons et des filles.

La coalition dénonce avant tout le fait que les «hoministes» ne reconnaissent pas l'existence de la discrimination systémique qui affecte les femmes. «Ils ont un discours plus doux, qui se veut plus conciliant, mais quand on analyse un peu, on voit qu'ils nient toute l'analyse féministe», affirme Hélène Charron, étudiante au doctorat en histoire et organisatrice du colloque parallèle.

Les questions sur la discrimination systémique envers les femmes dérangent effectivement les organisateurs. «J'ai de la misère à embarquer dans un discours qui victimise un sexe et culpabilise l'autre sexe. [...] Certains groupes d'hommes sont victimes de discrimination, au même titre qu'il y a des groupes de femmes qui le sont», avance Yvon Dallaire, qui soutient que les écarts salariaux entre les hommes et les femmes s'expliquent par leur niveau de scolarité et le fait que les femmes sont plus nombreuses à travailler à temps partiel.

Il poursuit en plaidant qu'«il n'y a pas seulement eu des hommes de pouvoir, mais aussi des femmes de pouvoir. L'histoire de l'humanité est faite d'interrelations entre les sexes».

L'auteur de l'essai Homme et fier de l'être reconnaît que les règles du monde politique font davantage appel aux comportements masculins: «Peut-être que les femmes ont plus de difficulté à évoluer dans une structure hiérarchique, mais ce n'est pas parce que les hommes leur mettent les bâtons dans les roues.»

Le vice-président du comité organisateur est lui aussi mal à l'aise lorsqu'on parle de la faible proportion de femmes dans les postes de pouvoir. «Y a-t-il une loi qui dit qu'une femme ne peut avoir de promotion?», s'exclame François Camus, affirmant que plusieurs femmes n'aiment pas avoir une supérieure et que lorsqu'une «patronne arrive dans un milieu de travail, cela empoisonne» l'atmosphère, compliquant ainsi leur progression dans les entreprises.

Les congés de maternité jouent également, selon lui, en défaveur des femmes qui veulent accéder à des postes de commande. «La discrimination systémique est basée sur la réalité. Si les femmes ont un accès plus difficile aux postes de cadre supérieur, tant qu'il n'y aura pas moyen de faire porter les bébés par les hommes, cela va rester.»

Les programmes d'accès à l'égalité en emploi ne sont guère prisés: «On ne devrait pas demander le sexe d'une personne, juste les compétences et l'expertise. Il faut cesser toute discrimination positive. [...] Il faut reconnaître les différences et non les minimiser ou les diaboliser», avance Yvon Dallaire.

Un tel discours «naturaliste» fait bondir Hélène Charron, qui y voit une façon de cantonner les femmes dans des rôles traditionnels. «Cela contribue à renforcer l'idée que les hommes et les femmes ne sont pas faits pour les mêmes rôles. [...] Cela me rappelle lorsqu'on mesurait les crânes des hommes et des femmes au XIXe siècle pour justifier que les femmes n'aient pas accès aux études supérieures parce que leur cerveau était plus petit!», s'insurge l'historienne de formation.

Plus tempérée, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Michèle Asselin, s'abstient de condamner le congrès, tellement contesté dans le milieu universitaire qu'il a dû déménager ses pénates de l'UQAM à l'Université de Montréal. «Il faut voir ce qui va se dire. Nous adoptons une attitude de vigilance. Nous allons dénoncer si cela dénigre les acquis du féminisme», explique Mme Asselin.

Elle reconnaît la pertinence de s'attaquer à certains problèmes des hommes, tels les taux de suicide importants ou le décrochage scolaire des garçons, «mais cela ne doit pas se faire en niant le fait qu'il y a encore une discrimination systémique à l'égard des femmes et que des pas restent à faire pour atteindre l'égalité».

Soutenu par les budgets discrétionnaires de plusieurs ministres et députés (Michelle Courchesne, Carole Théberge, Jean-Pierre Charbonneau), le congrès a même bénéficié d'une subvention de 10 000 $ du ministère de la Santé et des Services sociaux. Certaines personnalités publiques bien en vue, telles que Louise Deschâtelets, Janette Bertrand ou Yvon Deschamps, se sont également associées à l'événement.

L'animatrice et chroniqueuse au Journal de Montréal Louise Deschâtelets, qui se définit elle-même comme féministe, se défend de participer à un événement masculiniste. «Je considère que les hommes sont dans un certain désarroi, pas dû au mouvement féministe ou à la libération des femmes — c'est sûr que c'est un mouvement qui a joué beaucoup les rapports hommes-femmes — mais parce qu'ils n'ont peut-être pas pris le train en marche», fait valoir Mme Deschâtelets.

Elle constate le peu d'évolution dans la place faite au rôle des pères dans les milieux de travail ou encore l'inadéquation entre la façon d'enseigner et les besoins des jeunes garçons. «Ce n'est pas parce que les femmes ont encore du chemin à faire qu'on ne doit pas s'ouvrir au fait que des hommes décident de changer leur façon de concevoir le rapport travail-famille-vie de couple», plaide la chroniqueuse, également vice-présidente du congrès.

Pour François Camus, il faut déboulonner les stéréotypes masculins voulant qu'un homme soit fort, ne montre pas ses émotions. «Après, il faut apprendre aux hommes à parler, à demander de l'aide, pour éviter l'accumulation qui mène à des maladies, à des comportements extrêmes comme la violence, l'alcoolisme, les agressions sexuelles», explique M. Camus, qui invite à voir chez un homme qui a tué sa femme et ses enfants un être blessé qui n'a pu trouver d'autre moyen pour réagir.

Reconnaissant que le discours et l'intervention des groupes d'hommes se situent pour l'instant à un niveau individuel, sur le plan psychologique, il croit qu'il sera bientôt temps de développer une parole publique, notamment afin de faire débloquer des fonds pour mieux soutenir les organismes communautaire qui viennent en aide aux hommes en difficulté. Les abus dans les cas de garde d'enfants, la déjudiciarisation de la violence conjugale, la réponse des services sociaux aux besoins des hommes en difficulté sont les revendications à caractère politique qui sont les plus susceptibles d'émerger de cette démarche, croit M. Camus.